Peut-on encore lire Ernest Hemingway en 2020 ?

« Je voudrais que mes phrases soient écrites pour toujours », disait Hemingway. Il aspirait à écrire des livres vrais, qui resteraient en nous à tout jamais.

Photo : John F. Kennedy Library, Ernest Hemingway Collection

C’était un Américain, mais il a passé une large partie de sa vie hors de son pays. C’était un colosse impétueux, fêtard, vantard, jusqu’à en être insupportable, et chaque matin, il se levait avec le soleil pour écrire. En raison du succès remporté par Le soleil se lève aussi et L’adieu aux armes alors qu’il avait à peine 30 ans, il est devenu très tôt une personnalité incontournable de la littérature. Il faisait la une des magazines. Ses livres se vendaient par dizaines de milliers d’exemplaires le jour même de leur parution. On ne compte plus les films inspirés de son œuvre. Il est devenu celui qu’il voulait devenir : l’écrivain Ernest Hemingway, Prix Nobel de littérature, en 1954.

Hemingway disait qu’il ne faut jamais confondre le mouvement et l’action. Jeune, il avait déjà choisi son camp : l’action. Né en 1899 à Oak Park, en banlieue de Chicago, il a voulu étreindre tout ce que le siècle offrait d’aventures, de plaisirs, d’inconnu. Journaliste au Kansas City Star dès la sortie du high school. Aide-ambulancier en Italie dans les derniers mois de la Première Guerre en 1918. Correspondant du Toronto Star dans le Paris des années 1920. Reporter lors de la guerre civile espagnole dans les années 1930, puis de nouveau en France à la fin de la Deuxième Guerre. Une passion pour la chasse et la pêche qui l’a mené de l’Ouest américain à l’Afrique. Une vie d’allers-retours constants entre ses maisons de Key West, puis de Cuba à partir de 1940, et l’Europe. Ce seront essentiellement ses voyages qui alimenteront ses livres. Et rien ne compte plus à ses yeux que son travail d’écriture. Il révisait ses textes comme un forcené, écrivait et réécrivait, jusqu’à l’épuisement. On dit qu’il aurait retravaillé jusqu’à 200 fois certains passages du Vieil homme et la mer, paru en 1952. C’est que pour Hemingway, la littérature est une chose sérieuse.

Il y a de l’incompréhension quant à l’œuvre d’Hemingway, car le personnage a écrasé ses livres. C’est que derrière l’image de l’homme sûr de lui et intransigeant, de chasseur et pêcheur macho, de buveur impénitent, d’amateur de corrida au tempérament brutal, se cache aussi un homme enjoué, un amant de la nature, un conteur attachant. Il est vrai qu’il est plus difficile à saisir qu’il n’y parait. Le lecteur est constamment trompé par la simplicité de son écriture, fruit d’un travail immense sur les mots. Son écriture est aussi ciselée que son personnage peut paraître rustre, d’où la méprise. Hemingway ne parle pratiquement jamais de ses œuvres. Il ne fait pas de rhétorique. Il écrit. Et lorsqu’il n’écrit pas, il vit avant d’écrire. Picasso disait que l’art était un mensonge pour dire une vérité plus grande. Il y a de cela chez Hemingway. Ses romans sont écrits simplement, sans fioritures. Sa prose est réaliste, inspirée de Joyce et de son travail de journaliste. Tout n’est jamais dit chez Hemingway. Il choisit chaque mot, nous invite à creuser les interstices. Il disait, avec sa modestie légendaire : « Je voudrais que mes phrases soient écrites pour toujours. »

Un style remarquable et indémodable

Hemingway n’est pas considéré comme un auteur sophistiqué, mais c’est une faute. Il voulait fabriquer du paysage, et non les décrire. Il souhaitait mettre de l’avant des séquences, et non des émotions. Son écriture est simple, réduite à l’essentiel. Il travaille avec un nombre limité de mots. Il fait des phrases courtes. Il utilise peu ou pas d’adverbes et d’adjectifs. Le style est lapidaire, direct. Mais on sent qu’il y a de la matière sous la surface. Le texte devient un réduit, un concentré. Pourcentage de gras : zéro !

Comme l’écrivait Joan Didion dans un article du New Yorker : « C’était un homme pour qui les mots comptaient. Il les travaillait, il les comprenait, il entrait à l’intérieur d’eux. » Il y a quelque chose d’Erik Satie chez l’auteur de Pour qui sonne le glas, roman qui se déroule durant la guerre civile espagnole où Hemingway se tenait aux côtés des républicains, face à Franco, soutenu par les fascistes. Comme chez Satie – mort à Paris en 1925 alors qu’Hemingway y séjournait –, on y sent du rythme, des accélérations, des mouvements, des arrière-plans comme des arrière-pensées, des silences aussi, beaucoup. C’était un très grand écrivain. Il n’aurait pas aimé le terme « très grand ». Trop de mots pour rien. Il était un écrivain. Oui, il aurait aimé qu’on dise ça. C’était son ambition. Peut-être la seule.

Il y a du Machiavel chez Hemingway. Dans cette volonté de présenter les choses telles qu’elles sont et non comme on voudrait qu’elles soient. Et cette façon de voir le réel demeure l’une des grandes difficultés de notre temps. Pas besoin de rejouer le film de Raymond Aron et de Jean-Paul Sartre, regardons le monde aujourd’hui, on trouvera bien peu de gens pour dire les choses comme elles sont. Il n’y a pas de nostalgie chez Hemingway. On découvre ses personnages par touches successives, par ce qu’ils disent, on ne les lit pas de l’intérieur. Dans les dialogues – et c’est au cœur du style Hemingway –, il précise rarement qui parle. Il faut souvent relire un passage plusieurs fois. Les mots de l’un et de l’autre, dans un unique prolongement. On est un, même quand on est deux, semble-t-il suggérer. Peut-être le vrai sens du mot dialogue.

Ni morale, ni révolte, ni abandon. Hemingway n’est pas un donneur de leçons. Il sait trop bien que la vie est faite de fautes et d’erreurs pour s’encombrer de morale. « La société veut à tout prix vous faire endosser sa culpabilité ? Résistez, comme les personnages d’Hemingway », lance Philippe Sollers, admiratif, dans Éloge de l’infini. Avec lui, les hommes vivent à hauteur d’homme. Jamais au-dessus. Le leitmotiv des héros d’Hemingway semble être : never explain, never complain. Chacun vit avec le bien et le mal en lui, dans une sorte d’aube où chaque rayon de soleil vaut son prix. Ce sont des héros américains classiques : soldats, marins, cowboys. Ils font face humblement à la part tragique de chaque vie. Ils sont braves, laconiques, seuls. Ce sont les hommes dans les tranchées, les soldats mutilés, blessés, le sang qui jaillit et coule sur les mains. Ce sont les paysages, les choses et les gens qu’on aime et qui fuient, toujours. Très jeune, Hemingway a compris qu’il ne fallait pas étouffer ses passions, mais au contraire les orienter vers quelque chose qui vous donnera un but. Il allait être l’écrivain de ses passions. Il y ferait entrer le monde entier. À ses passions, la rotation de la Terre elle-même devra répondre. Il fera trembler la terre jusqu’à déplacer les lignes de front.

La part autobiographique

C’est une question récurrente dans les cercles littéraires. Les romans d’inspiration autobiographique ont-ils leur place aux côtés des grandes œuvres de fiction ? La part autobiographique chez des auteurs comme Marguerite Duras, Scott F. Fitzgerald ou Simone de Beauvoir – pourtant des figures emblématiques de la littérature – remet-elle en question leur statut ? Encore récemment, une polémique éclatait autour d’un roman d’Emmanuel Carrère. Avait-il été trop loin dans l’exposition de sa vie et de celles de ses proches ? L’éditeur de Carrère chez P.O.L, Frédéric Boyer, devait rappeler dans Le Monde « la part fictive de tout récit de vie et le rôle de la littérature, aux frontières de l’imagination et du réel ».

Une part du mythe à propos d’Hemingway vient du fait qu’il est difficile de démarquer le vrai du faux dans ses écrits, nous disait A. E. Hotchner dans son livre Papa Hemingway, publié en 1965. C’est que derrière l’homme des excès se cachait un écrivain consciencieux pour qui rien ne comptait autant que son travail d’écriture. Tout se brouille chez lui, mais ce qui reste, ce sont ses livres. Comme le notait dans son Journal l’influent critique littéraire Matthieu Galey : « Sa vraie vie, c’est la littérature; les véritables événements de sa biographie, ce sont ses œuvres et non ses actes. »

Hemingway voulait écrire des livres vrais, il parlait de « fiction vraie ». C’était d’ailleurs l’un de ses préceptes d’écriture : « Pour commencer, écrivez une phrase vraie. » Pour lui, un bon livre devait être plus vrai que vrai. Il fallait avoir le sentiment que c’est arrivé, qu’on pourrait l’avoir soi-même vécu. Ce type de livre, pensait Hemingway, reste en nous pour toujours. Là-dessus, on ne peut que lui donner raison.

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Décidément M. Lebel, après Tesson, James Baldwin, nous voici encore sur la même longueur d’onde, moi qui vient de terminer L’adieu aux armes. Merci pour vos chroniques qui m’orientent et me font apprécier encore plus ce grand plaisir qu’est la littérature. À quand une chronique sur Primo Levi et son chef-d’œuvre: « Si c’est un homme »? Avec Baldwin, Levi fait partie de ceux qui peuvent changer une vision de la vie.

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On peut non seulement lire Hemingway en 2020, on devrait. J’ai ce printemps dernier, lu la version augmentée de : « A farewell to arms », la version originale qui donne beaucoup d’informations sur la manière d’écrire de cet auteur, l’évolution de sa technique.

Cela a été pour moi, une lecture quasi-initiatique qui en cette période de pandémie a pris un relief tout particulier. Je dois dire que j’ai tout-à-la fois ri, pris un plaisir (un peu pervers) à lire les petits détails intimes de la relation avec Catherine et puis, j’ai pleuré abondamment, tout particulièrement à la fin du livre, tant l’émotion est prenante. Tant les images décrites deviennent des réalités tangibles dans notre subconscient.

La version augmentée du livre nous donne un aperçu des multiples versions de la fin du livre, ce dernier chapitre écrit, réécrit et retravaillé de multiples fois par l’écrivain qui voulait de quelque façon apporter la transcendance malgré la simplicité recherchée de ses descriptions.

Cette lecture a été pour moi une expérience si extraordinaire que cela m’a amené depuis, à modifier ma perspective dans la rédaction de mes commentaires et de mes propos. Toute chose, comme de la matière brute pouvant être polie ou ciselée ou tout à la fois. À la fois indomptée, élaborée, inébranlable.

Il va sans dire que j’adhère entièrement au texte qui nous est offert ici par Dominique Lebel.

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