Peut-on imaginer le passé?

Les historiens nous racontent-ils des histoires? Ils en débatent entre eux. Et voici Miron en images.

Nous n’avons jamais eu, au Québec, autant d’historiens qu’en ce début du 21e siècle, ni de débats aussi passionnants qu’aujourd’hui sur la finalité de la littérature historique et de son enseignement. Dans la préface de l’anthologie Parole d’historiens, Éric Bédard rappelle quelques-unes des grandes interrogations: «L’histoire est-elle une science exacte ou le grand récit d’une épopée, la description méthodique du passé ou le roman vrai des origines?» «Dans une société comme le Québec, qui a pour devise nationale Je me souviens, l’historien a-t-il une mission particulière?»

Pour comprendre l’évolution de l’approche historique des auteurs cités, il faut remonter aux origines. C’est en vue de répondre à lord Durham, qui avait correctement affirmé que les Canadiens n’avaient pas d’histoire (écrite), que François-Xavier Garneau entreprit d’en rédiger une. Les premiers historiens ne se devaient-ils pas de construire d’abord une épopée nationale?

Garneau désirait faire disparaître les préjugés du peuple anglais contre les Canadiens; Robert Rumilly affirmait reconstituer l’histoire complexe de la province de Québec; et Lionel Groulx, premier titulaire d’une chaire d’histoire à l’Université de Montréal, écrivit des récits plus apologétiques que soucieux des faits.

Les historiens révèlent évidemment des talents inégaux, mais les textes choisis par Éric Bédard et Julien Goyette offrent tous une intéressante réflexion sur les rapports à cette étrange discipline littéraire et intellectuelle qu’est l’histoire. Marcel Trudel le souligne: «L’historien est en effet mal placé pour reconstituer le passé d’une façon authentique. Cet homme qui se veut le témoin fidèle d’une société disparue est né parfois deux ou trois siècles après ce qu’il veut décrire. Il a grandi dans un monde absolument différent. Il parle une langue dont les mots n’ont plus toujours le même sens.»

Le plus souvent, pour faire disparaître des préjugés, on en crée de nouveaux. À chaque historien son histoire: Gustave Lanctot (en 1945) voyait des avantages à la cession du territoire à la Couronne d’Angleterre; l’École historique de Montréal, avec Michel Brunet et Guy Frégault, insistait plutôt sur le traumatisme colonial. Mais les uns et les autres se plaignaient que «de 1865 à 1915 il n’y eut aucun enseignement universitaire de l’histoire au Canada français». Les universitaires déploraient aussi que de trop nombreux amateurs et «antiquaires» s’arrogeaient le titre d’historien.

Pendant de longues années, l’histoire des Canadiens français fut celle d’une nation exceptionnelle, distincte et différente des autres peuples nord-américains. Aujourd’hui, de Paul-André Linteau à Gérard Bouchard, les historiens scientifiques affirment que la nation française d’Amérique, dans sa pratique capitaliste et jusque dans sa mythique démographie, était aussi «normale» que toute autre nation d’Occident. Ronald Rudin (en 1995) juge par contre que ces auteurs se comportent en «révisionnistes» parce qu’ils gomment, par exemple, le rôle de la langue et de l’Église pour ne s’intéresser, entre autres, qu’aux enjeux industriels et économiques. En fait, chaque génération veut récrire l’histoire à sa manière.

Va-t-on conserver pour l’éternité la mémoire de nos misères, demande Jocelyn Létourneau? Ou s’éduquer à la citoyenneté, comme l’explique Bryan Young? Parole d’historiens contient toutes les interrogations légitimes que soulèvent l’écriture de l’histoire et sa transmission.

Julien Goyette conclut en postface que la majorité des historiens se situent à mi-chemin des inconditionnels de la scienceet des révisionnistes radicaux. Le lecteur, au sortir de cette passionnante anthologie, peut se rassurer: l’histoire demeure une science de l’homme (forcément inexacte) dont les historiens n’ont pas, certains l’admettent, «la propriété exclusive».

Poète et éditeur, Gaston Miron en son temps se fit aussi historien, pour convaincre ses collègues de troquer le label «littérature canadienne-française» contre celui de «littérature québécoise». Et voilà Miron dans l’histoire: sa compagne, Marie-Andrée Beaudet, nous offre pour mémoire un magnifique album biographique, illustré de poèmes, de documents divers et de photographies personnelles. Rarement un auteur aura été aussi bien servi.

Miron fut à la fois un militant politique acharné, un témoin de notre modeste culture et un important ambassadeur du Québec à l’étranger. Né à Sainte-Agathe-des-Monts, en 1928, fils d’un menuisier, petit-fils d’un cultivateur analphabète de Saint-Agricole, sa vie a été emblématique de la sortie de crise du Canada français d’après-guerre.

L’enfant Gaston, nourri des lacs et forêts, s’inspira souvent du paradis terrestre de son enfance. Mais à 12 ans, il ne connaissait de livres que les manuels scolaires et quelques romans scouts. Quand sa plume traça un premier poème, il ignorait jusqu’au sens du mot poésie. Les institutions qui l’ont formé étaient comme des bouées de sauvetage: les croisés, bérets blancs sur la tête; le mouvement scout, foulard au cou; les routiers, godillots aux pieds; l’ordre de Bon Temps, ceinture fléchée à la taille; le juvénat, soutane couleur de corneille. Miron devint un temps le frère Adrien, enseigna, puis défroqua.

Jeune professeur, il découvrit la métropole, s’inscrivit en sciences sociales à l’Université de Montréal, fonda avec des amis les éditions de l’Hexagone avant d’aller à Paris étudier les techniques de l’édition. Chaque fois qu’il revenait de France, de nouveaux mots à la bouche, Miron s’étonnait de la richesse du français. Au Canada, il refusait d’être un poète «colonisé» et se retrouva emprisonné en 1970. Il est décédé en 1996. Cet Album Miron est un magnifique pèlerinage.

Parole d’historiens, anthologie préparée par Éric Bédard et Julien Goyette, Les Presses de l’Université de Montréal, 481 p., 34,95$.
Album Miron, par Marie-Andrée Beaudet, L’Hexagone, 212 p., 39,95$.

Les plus populaires