Philippe B : briller dans le noir

C’est bien la dernière chose qu’on veut entendre quand on y est plongé, mais la peine d’amour n’a pas que de mauvais côtés. Après avoir chanté les errances d’un cœur abîmé dans Variations fantômes, Philippe B nous fait partager, avec Ornithologie, la nuit, son quatrième disque, le regard neuf que pose sur le monde celui qui est « passé au travers ».

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Photo : Stéphane Najman

Le plus souvent, les auteurs-compositeurs qui nous ont conduits tout au bout de la nuit opèrent, avec leur album suivant, un brusque changement de cap. Après la tempête, place au beau temps et aux chansons hop la vie. L’industrie du disque, laquelle n’a pas besoin de s’inventer des difficultés, ne fait commerce du malheur qu’à petite dose.

Philippe B, qui a époustouflé tous ceux qui ont pris le temps d’écouter vraiment ses Variations fantômes (2011), voit les choses autrement. Son nouvel opus commence là où le précédent nous avait laissés : dans un espace intime où la lumière brûle encore les yeux. « Ce n’est pas non plus un disque triste. J’ai voulu aller vers quelque chose de plus léger et je pense y être arrivé [on confirme]. Mais sur le plan des thèmes, il est évident que c’est une suite. Avec, disons, quelque chose de dédramatisé dans le propos. »

D’un couplet à l’autre, en effet, l’air s’engouffre de nouveau dans l’appartement du survivant, une fenêtre s’ouvre sur la ville et sur les drôles d’oiseaux qui la peuplent, la nuit. Cette fois encore, l’artiste né Philippe Bergeron, à Rouyn-Noranda, et dont le pudique nom de scène a longtemps été associé à ses collaborations avec Pierre Lapointe, fait germer la beauté partout, nous parlant finalement de nous autant que de lui. « C’est l’histoire d’un gars qui fait un effort, qui va vers l’autre, même s’il ne sait pas très bien pourquoi ni comment faire. Ça donne quelques chansons au nous plutôt qu’au je, mine de rien. »

Comme des lucioles

Tous les bouleversements, y compris ceux du cœur, font peu à peu place à la possibilité de reconstruire les choses autrement. Dans la sphère amoureuse, mais aussi dans la sphère spirituelle. « Les gourous le savent bien, ça ! C’est quand les gens traversent une période de crise qu’ils se font aborder par une secte. Moi, je me tiens loin de la morale et des dogmes, mais j’ai voulu exprimer qu’on peut évoluer sur ces questions-là, s’ouvrir. J’ai longtemps été un athée très fermé, de ceux qui ont le sentiment d’avoir été bernés par l’Église. Je le suis toujours, mais avec plus de nuances, et les douleurs que j’ai traversées ont contribué à ça. »

Le nouvel album est d’ailleurs l’occasion de dire, avec un sens de l’image qui n’appartient qu’à lui, le besoin d’interagir avec plus grand que soi et de trouer la nuit humaine, coûte que coûte : « On va briller de tous nos feux / Du mieux qu’on peut / Comme des lucioles / Dans un pot Masson. »

Liberté conditionnelle

L’une des grandes richesses de Variations fantômes était cette série d’emprunts à de grands compositeurs — Vivaldi, Couperin, Ravel — insérés avec invention dans une trame résolument folk. Dans Ornithologie, la nuit, les emprunts sont disséminés, plus subtils. « Hormis une référence énorme à Stravinski, précise Philippe B, résultat d’une commande de Radio-Canada. À l’occasion du centenaire du Sacre du printemps, on m’a demandé de refaire l’exercice des Variations avec cette œuvre-là. J’ai cherché longtemps à partir de quel segment travailler, puis j’ai isolé un duo de clarinettes basses, qu’on retrouve dans ma pièce “L’année du serpent”. » C’est à partir de là que les vents se sont répandus dans les arrangements de l’album en gestation, tandis que sur le précédent les cordes étaient prédominantes.

« Sinon, il y a des clins d’œil, entre autres à Ornithology, de Charlie Parker. Mais je n’ai pas fait de ces emprunts quelque chose de systématique. J’ai voulu aller ailleurs, par exemple traduire l’ouverture à l’autre par la présence de voix féminines », ajoute celui qui dit avoir constamment besoin de se frotter à la contrainte. « La liberté complète, ça me paraît un peu vide. Comme créateur, j’ai besoin de challenges. »

(Ornithologie, la nuit, en magasin depuis le 22 avril)

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