Photosensible

Emmanuelle Léonard a une silhouette d’ajonc, des yeux qui traînent partout, un bac en arts plastiques avec spécialisation en photographie. Elle pourrait tirer le portrait d’artistes, de mannequins, voire d’animaux. Elle l’a fait, d’ailleurs : c’étaient une louve et un aigle à tête blanche !

Photo : Jocelyn Michel
Photo : Jocelyn Michel

Dès ses débuts, en 1995, elle fixe des paysages industriels bordant le fleuve Saint-Laurent et des box de garages souterrains en dégradation. Et marque son territoire dans l’art contemporain : à mi-chemin du conceptualisme et du photojournalisme, de la fiction et du documentaire. « Je ne pose pas de regard sur mes semblables. Ma recherche porte plus sur comment on regarde le monde ensemble. » Le monde bouge, la manière de le regarder aussi. « Je souhaite dessiller les yeux, susciter des questions, jouer. » Mitraillé d’images, ne devient-on pas aveugle à force de trop voir ? « Ce n’est pas la quantité des images qui est en cause, mais leur qualité. Et surtout, les réseaux qui, en amont comme en aval, contrôlent ce qui nous est proposé. » Une vingtaine d’expositions ont ancré son champ d’observation : « L’espace social et sa représentation, l’image et ce qu’elle induit de faux-semblant. »

Pourtant, elle rejette la notion d’« art engagé ». « C’est comme si on faisait porter à une œuvre la capacité de changer le monde. Il faut rester humble. » Humble comme les sujets devant son objectif : des mineurs, des employés du textile, des travailleurs de GM après la fermeture de l’usine de Sainte-Thérèse. « Un jour, je me suis demandé pourquoi, dans les albums de famille, on ne voyait pas de clichés de nos lieux de travail, où l’on passe pourtant beaucoup de temps. » La réflexion a provoqué, en 1999, la série Les travailleurs, soit 110 photos prises par 45 personnes (du pompier au cardiologue) bossant dans les divers secteurs de l’emploi au Québec.

Extension de ce corpus, Statistical Landscape (2004), que l’on pourra voir durant Le Mois de la photo à Montréal, consiste en une immense œuvre murale composite regroupant des photos, prises cette fois par des représentants de 20 corps de métiers et qui dressent un panorama de l’emploi à Toronto.

L’artiste a beau affirmer ne pas émettre de commentaire social, ses images font en douce leur besogne de conscientisation, manifestent en faveur de la classe ouvrière, des métiers qui disparaissent. Depuis quelque temps, Emmanuelle Léonard s’intéresse à la photographie policière, aux archives judiciaires, aux faits divers, s’interrogeant sur la crédibilité de l’image, son sens, si ce n’est sa beauté. À Mexico, elle a photographié à leur insu, grâce à une caméra de surveillance cachée dans son chapeau, des policiers et des gardiens de sécurité. Les interdits – qui restreignent la prise de vue dans l’espace public, entre autres – la stimulent, l’opiniâtreté la constitue. Il n’y a pas photo, c’est une douée !