Phyllis Lambert : Montréal, c’est plus qu’une île !

Si elle veut contrer son déclin, Montréal doit s’unir aux municipalités au-delà des ponts, devenir une vraie région métropolitaine, plaide l’architecte Phyllis Lambert. Et pour arriver à un plan commun, il faut consulter la population !

Phyllis Lambert : Montréal, c'est plus qu'une île !
Photo : Stéphane Najman

Architecte de renom, Phyllis Lambert a participé à la naissance d’Héritage Montréal, en 1975, et bataille encore pour préserver le patrimoine et améliorer le sort de la métropole. Le Centre Canadien d’Architecture (CCA), qu’elle a fondé en 1979, est aujourd’hui une ruche qui attire chercheurs et architectes du monde entier. Depuis 1997, plus de 300 logements pour des familles à faible revenu ont été créés à Mont­réal grâce au Fonds d’investissement de Montréal (FIM), qu’elle préside.

À 84 ans, Phyllis Lambert croit toujours férocement à un Montréal meilleur. L’actualité a rencontré cette battante infatigable au CCA.

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Vous avez créé, en 2009, l’Institut de politiques alternatives de Montréal (IPAM), un laboratoire d’idées qui s’est donné pour but d’« éclairer » les décideurs en matière de développement urbain. Jugez-vous qu’il n’y a toujours pas de vision claire sur la façon dont Montréal doit se développer ?

Phyllis Lambert : Oui, parce que depuis 1980, Montréal est une ville en déclin. On ne fait pas face aux nouvelles réalités urbaines, au fait que 45 % de la population habite en dehors de Montréal. Il faut redresser les choses, dépasser la vision en silo. Beaucoup d’organismes ont de bonnes idées, mais ils ne pensent pas tous ensemble. Il y a des organismes civils qui pensent globalement, mais les autorités municipales n’ont pas de vision de la ville. Et il n’y a pas seulement un manque de vision, mais aussi un problème de gestion, de gouvernance.

Votre organisme a-t-il des visées poli­tiques ?

Non. Je ne suis pas là pour dicter les solutions. Je dis seulement qu’il faut commencer par une stratégie globale. Nous voulons faire des recherches et en publier les résultats. Nous ne voulons pas aller à l’encontre des instances qui gouvernent. Nous serons à la fois un chien de garde et un groupe de réflexion. Les gens s’inté­ressent à ce que va devenir le grand Mont­réal et ils cherchent à agir. La preuve : il y avait 400 personnes de Montréal et de la banlieue présentes lors de notre agora citoyenne, en décembre dernier.

Le développement que vous souhaitez pour la métropole va beaucoup plus loin que le concept « Une île, une ville », caressé par Jean Drapeau il y a 40 ans.

L’idée, c’est de réfléchir à ce qui se passe à la fois à Brossard, sur la Rive-Nord et ailleurs. On fait partie de la même maison. La loi qui, depuis mai 2010, permet à la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) d’aménager et de planifier le territoire de manière intégrée a été la première opération de type régional. Pour une fois, on parlera de tous ces problèmes. [NDLR : La CMM, qui regroupe les municipalités du grand Montréal, doit voter ce printemps un plan général d’aménagement du territoire pour toute la région ainsi qu’un plan de transport.]

Comment convaincre les gens de penser à une métropole, alors qu’un des premiers gestes du gouvernement à son arrivée au pouvoir a été de donner le feu vert à la défusion des municipalités?

La défusion est une véritable erreur. Quand il y a eu des élections provinciales, les libéraux ont dit que les fusions étaient une décision antidémocratique. C’est certain que ça entraîne de l’opposition, puisque les maires veulent naturellement continuer d’administrer leurs petites villes. Le gouvernement du Parti québécois voulait faire d’une île une ville, mais il est évident qu’on ne peut plus se limiter à cela. Il faut faire du grand Montréal une région métropolitaine. Avoir 82 municipalités dans le grand Montréal, c’est un gaspillage incroyable. Les transports régionaux, les terres agricoles, tout cela doit être intégré dans un plan commun. Tuer les terres agricoles, c’est criminel ! Tout ça doit marcher ensemble.

Certains observateurs, dont la Ville de Montréal, jonglent avec des solutions comme le péage sur les ponts pour réduire la circulation automobile au centre-ville. Avec ce genre de solutions, pourra -t-on convaincre les résidants des banlieues de faire front commun avec Montréal ?

Il ne faut pas monter les gens les uns contre les autres avec des mesures imposées. Il faut plutôt voir quels sont les avantages pour tout le monde. Si les gens savaient quelle est l’importance du grand Montréal dans l’ensemble du Québec, ce serait différent : le grand Montréal représente la moitié de la province ! Et quoi que fassent les habitants de Montréal, ça doit l’être pour le bien de la grande région.

Y a-t-il des villes dont Montréal pourrait s’inspirer pour négocier en douceur ce délicat virage vers une région métropolitaine forte ?

Cela s’est fait à Lyon, à Portland et à Boston. Boston est d’ailleurs un exemple époustouflant d’investissement de la part de la population. Ça a pris 10 ans pour arriver à un plan commun. Mais après discussion, les résidants des banlieues ont dit : « On ne peut se permettre de refuser un plan commun. » Les gens ne sont pas stupides ! Boston était au plus bas dans les années 1950, mais la ville s’est ressaisie, parce qu’on y a fait cet effort collectif. Harvard a été créée, puis le MIT. À Montréal, ça va demander du temps, mais une telle sensibilisation doit se faire. Tous doivent voir plus loin que leur réalité quotidienne. Sinon, Montréal continuera de décliner. Faisons concurrence à Toronto ! Ce serait merveilleux d’avoir une structure comme Boston pour intégrer le 514 et le 450. À l’heure actuelle, les gens sont frustrés parce qu’on ne les écoute pas.

Lors de la création de l’IPAM, vous avez dit que Montréal était à la croisée des chemins. Près de 10 milliards de dollars seront investis d’ici 10 ans dans la métropole, notamment pour la réfection de l’échangeur Turcot et la construction de deux hôpitaux universitaires. Les projets présentés vont-ils dans la bonne direction ?

Le projet proposé par Québec pour l’échangeur Turcot comprend encore plus de spaghettis qu’avant ! Pourquoi n’a-t-on pas compris, depuis le temps ? Dans ce cas-ci, c’est la Ville de Montréal qui fait une demande et Québec qui décide d’un projet que Montréal n’appuie pas. C’est insensé ! Combien d’argent allons-nous dépenser ainsi ? Le réaménagement de Griffintown est un autre projet imposé par les autorités de Montréal, sans consultation des gens du quartier. [NDLR : Dans cet important projet immobilier, à quelques pas du bassin Peel, on préconise des habitations en hauteur.] C’est tellement arriéré comme façon de faire. C’est une perte d’énergie, on finit par dégoûter les gens.

Le Centre hospitalier de l’Université de Montréal et le Centre universitaire de santé McGill serviront-ils de tremplins pour dynamiser le développement du centre-ville ?

Je crois surtout que l’idée de faire deux hôpitaux est un non-sens. Si on parle d’enjeux linguistiques, il faut noter qu’il y a autant de francophones que d’anglophones à l’Hôpital général juif. Alors, tout ça, c’est du gaspillage. Je ne sais pas si un énorme hôpital est la solution, mais si on regarde les projets actuels, on peut se demander comment le CHUM pourra grandir dans l’espace où on prévoit le construire [NDLR : en plein centre-ville, à l’emplacement de l’Hôpital Saint-Luc].

Le CHUM est le résultat de 15 années de compromis. Beaucoup, notamment des gens d’affaires, croient d’ailleurs que l’impossibilité d’arriver à un consensus bloque bien des projets à Montréal. Ont-ils raison ? La métropole souffre-t-elle de paralysie ?

On dit qu’on ne fait rien à Montréal, mais ce n’est pas vrai. Il a fallu sept ans pour que le Quartier international prenne forme, mais cela s’est fait avec succès. Ce n’était pas un projet imposé, mais une entreprise planifiée par tous les acteurs concernés. On a agi de la même façon dans le cas du Vieux-Port et celui du Quartier des spectacles.

Ces dernières années, tout semble réussir à Québec, alors que Montréal traîne la patte. Est-ce une question de leadership politique ?

C’est vrai que la ville de Québec a une histoire de maires très compétents. Montréal en a également eu des bons. Le maire Tremblay était bien, mais il en est à son troisième mandat… À Montréal, nous avons aussi toujours eu le problème de la concurrence avec Québec. C’est comme ça depuis le 17e siècle ! La France a donné de l’argent à Québec pour construire ses fortifications, alors que Montréal devait elle-même payer. Ç’a toujours été ainsi.

La métropole peut-elle avoir son développement bien en main si les décisions majeures dépendent de Québec ?

C’est vrai que la métropole n’a pas toujours beaucoup de poids dans les décisions qui la concernent et qui sont prises à Québec. Pourtant, on se souvient d’une époque où Jean Drapeau ne manquait pas de pouvoir ! Je crois que ça dépend aussi de la volonté et de la formation du maire. C’est toujours une grande erreur de ne pas consulter la population. Dans les années 1980, un ministre de la Santé [NDLR : le ministre libéral Marc-Yvan Côté] a voulu déménager l’Hôtel-Dieu, sans consulter personne. C’est monstrueux de penser faire les choses de cette façon. Quand il y a eu un projet – contesté – de construction d’une salle de concerts sur l’avenue McGill College, en 1983, et celui de l’aménagement du Vieux-Port, quelques années plus tard, c’est aussi la population qui a forcé les consultations. À Montréal, nous avons compris qu’il fallait avoir un processus de consultation.

À vous entendre, Québec semble être un empêcheur de tourner en rond plus qu’un allié dans le développement urbain de Montréal...

Pourquoi est-ce que le projet de construction du CHUM ne marche pas et que celui du CUSM fonctionne ? Souvent, les grands projets ne marchent pas en raison des modes de gestion imposés par le gouvernement. Quand Lise Bissonnette a réalisé la Grande Biblio­thèque du Québec, elle a insisté pour que ce ne soit pas la Société immobilière du Québec qui s’en mêle, et ça a bien fonctionné. C’est le même problème pour le CHUM. À Montréal, c’est la société civile qui a été à l’origine de la majorité des grandes initiatives de la ville. Et sans Héritage Montréal, nous aurions perdu la moitié de nos bâtiments patrimoniaux !

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LA SECONDE MÉTAMORPHOSE DE BOSTON

Capitale de l’État du Massachusetts, moteur économique et berceau universitaire, Boston est en passe de créer un nouveau modèle de gestion et de développement urbain. MetroFuture, un plan global adopté en 2008 à l’issue d’une consultation menée auprès d’habitants de 101 municipalités, d’élus municipaux, de gens d’affaires et d’organismes communautaires, est devenu le mot d’ordre du Tout-Boston.

L’idée : élaborer une vision commune pour transformer d’ici 2030 l’agglomération de Boston en une entité plus unie et plus forte. Un nouveau conseil métropolitain voit maintenant à ce que les forces et valeurs communes aux résidants de toute la région guident les actions quotidiennes des décideurs régionaux.

 

pont-boston

Construit dans le cadre du vaste programme Big Dig, le pont
Leonard P. Kazim
est relié à l’autoroute souterraine qui
traverse Boston.
Photo : iStockphoto

 

Le plan déploie 65 objectifs précis à atteindre d’ici 20 ans, tant en matière d’aménagement urbain que de transport collectif, de développement durable et d’éducation. Des indicateurs permettent aux gens de suivre dans Internet les progrès – ou reculs – faits pour parvenir à ces buts (metrofuture.org).

Après l’opération Big Dig, un programme de 14,6 milliards de dollars qui a permis d’enfouir l’autoroute surélevée qui coupait le centre-ville, Boston prépare sa seconde métamorphose. Pour lever les barrières qui divisent les villes, MetroFuture prévoit même qu’une partie croissante des taxes locales sera affectée à la réalisation d’objectifs régionaux. « Des collectivités qui travaillent ensemble à des solutions communes, pour résoudre des problèmes communs » est devenu le nouveau slogan de la région.

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