Pièce unique

Fred Fortin écrit et chante des choses comme «T’as des belles grandes jambes, pis t’as des beaux hein-heins.» Sur le papier, cela fait grossier. Dans sa bouche, c’est de la poésie.

ROCK / PIÈCE UNIQUE

Nous sommes si encombrés par des disques sans nécessité que lorsqu’il en survient un, affidé à aucun parti répertorié, sans compromis d’ordre commercial, on tend l’oreille. Cinq ans que Fred Fortin ne nous avait pas donné d’album. Il ne se tournait pas les pouces; il réalisait des disques (tel celui de Thomas Fersen, Trois petits tours), allait jouer d’un instrument chez celui-ci ou celui-là, s’occupait de ses enfants. Il vivait, observait, écrivait. Après Planter le décor, voici Plastrer la lune, qui n’affolera pas les radios, mais tant pis pour elles.

Le consensuel n’est pas dans son registre, ses chansons à fleur de couenne emmêlent le rock qui tache et le folk qui déchire. Il invente des personnages qui ne passent pas souvent dans la chanson: une femme qui se venge de l’homme qui la maltraite; un vieux garçon de 40 ans qui se fait chasser de la maison par papa-maman; la petite vendeuse de chez Dolloroma; Bobbie «le tueur». On ne peut pas dire qu’il est encore très connu, même si un staracadémicien, a repris sa chanson Moisi moé’ssi. Fred Fortin reste une pièce unique.

Échantillons. «T’as des belles grandes jambes, pis t’as des beaux hein-heins.» («Grandes jambes») Vite lu, ça sonne quelconque. Dans sa bouche, ça suscite de l’émotion. Et encore: «(…) La lune est saoule ce soir/ Les courants se refoulent/ Les volcans font de la sauce jusqu’au fond de l’évier/ J’ai la tête en siphon et j’ai le pied marin au bout d’une jambe de bois/ J’pourrais m’noyer dans l’bain/ Je rame à coups d’moignon sur un bateau de papier/ J’ai le feu dans les voiles et j’ai peur de m’mouiller/ La lune est saoule, je fais de mon mieux.» («Plastrer la lune»)

www.fredfortin.qc.ca