Pièces de collection

À Noël, les grandes personnes aussi ont droit à leurs jouets merveilleux… ne serait-ce que dans les livres.

Chronique de Martine Desjardins : Pièces de collection
Photo : D.R.

Casse-noisettes, automates, marionnettes, soldats de plomb, bergères et ramoneurs de porcelaine… Les contes litté­raires, d’Hoffmann à Andersen, regorgent de ces figurines fragiles qui finissent imman­qua­blement par se casser – parfois de façon irrémédiable.

L’éclatement en mille morceaux d’un de ces objets précieux est la clé qui tend la corde raide dans Le soldat de verre (en lire un extrait >>), de Steven Galloway. Le petit soldat en question est le chef-d’œuvre d’un maître verrier de Budapest. Il est cassé accidentellement par Salvo, le neveu de l’artisan, qui, tout le reste de sa vie, ne cessera de mettre à l’épreuve sa propre fragilité. Salvo est un funambule rom de Transylvanie qui échappe au massacre de sa famille en grimpant sur un clocher et aux camps nazis en se sauvant aux États-Unis, où il deviendra célèbre en faisant des acrobaties de plus en plus périlleuses, au risque de sa vie.

Comme les plus prodigieux numéros de cirque, Le soldat de verre donne autant le vertige que des frissons d’angoisse. À chaque nouvel exploit de Salvo, le lecteur se cramponne au livre pour rester en équilibre, agrippé par l’effroi de tomber dans le vide. Les seuls moments de répit sont ceux où Salvo se remémore les contes et légendes de son pays, dernières ancres qui le retiennent encore à la terre. Ces histoires sombres ou amu­santes, dont certaines appartiennent véritablement à la tradition, relatent les origines et les errances des romanichels. Traduites avec une rare musicalité par l’écrivaine québécoise Dominique Fortier, elles nous font découvrir la riche culture orale de ce peuple fascinant et mal-aimé, dont les persécutions font, hélas, encore l’actualité.

Le soldat de verre imaginé par Galloway ne déparerait certainement pas Le cabinet de curiosités (en lire un extrait >>), de David Dorais. Ce recueil de nouvelles renferme une vaste collection de pièces d’autant plus exquises qu’elles sont exécutées dans un style diapré et flamboyant, qui atteint sans cesse de nouveaux sommets de raffinement – tant dans le merveilleux que dans le cauchemardesque. « Un automate représentant un agneau serti de rubis, une paire de chaussures faites de dents cariées, la corne tor­sadée d’un veau marin, un morse mécanique, un alcool chinois goûtant l’ambre gris mais prenant un goût de gingembre une fois par année, deux dés khmers à sept faces en ivoire jauni, un aquamanile doré en forme de dragon, une racine de mandragore, des poupées gigognes à l’effigie des vingt-huit reines mérovingiennes… » Voilà quelques spécimens de l’exposition inso­lite à laquelle nous sommes conviés.

Dans la boutique fantasque de David Dorais, les marionnettes croquent les petits enfants tout cru, les pucelles ukrainiennes ont les bras greffés de mains de marbre et de momie, les figurines animées d’une maquette de Bruxelles offrent « en quin­tessence le théâtre du monde ». Le texte d’un obscur roman policier japonais se métamorphose chaque fois qu’on le déplace, contaminé par ses voisins de bibliothèque.

L’auteur de 35 ans s’affirme comme l’un des meilleurs prosateurs de sa génération, qu’il nous entraîne dans un sabbat de la Saint-Jean à La Ronde, dans le sous-sol d’un temple maçonnique où se déroulent d’impressionnants rituels ou encore dans un parc d’attractions aménagé au cœur d’une montagne creuse en Allemagne, avec son carrousel, ses kiosques de sucreries, sa pagode des poupées, son palais des glaces et, surtout, sa maison hantée, dont les fantômes suivent les visiteurs jusque dans leur lit. À Noël, tout cela vaut bien n’importe quelle représentation de Casse-Noisette

 

ET ENCORE…

David Dorais est né à Québec d’une mère vietnamienne et d’un père québécois. Il a déjà séjourné quelques mois à l’abbaye cistercienne de Fontfroide, en France, et dans la commune de Christiana, près de Copenhague. Il enseigne la littérature au cégep de Sorel-Tracy et à l’UQAM, et collabore en tant que critique au Devoir. Père de deux enfants, Orian et Viviane, il vit à Saint-Jude, près de Saint-Hyacinthe. Il est l’auteur d’un autre recueil de nouvelles, Les cinq saisons du moine, et avec sa compagne, Marie-Ève Mathieu, d’un roman à quatre mains, Plus loin.

 

Le soldat de verre, par Steven Galloway, Alto, 424 p., 27,95 $.

Le cabinet de curiosités, par David Dorais, L’instant même, 228 p., 24,95 $.

 

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