Pierre Lapointe: création collective

«Devant de grandes œuvres d’art, je me distancie du temps, de ma condition de mortel; je touche au divin.»

L'auteur-compositeur-interprète et nouveau porte-parole du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), Pierre Lapointe. (Photo: Marie-Reine Mattera pour L'actualité)
L’auteur-compositeur-interprète et nouveau porte-parole du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), Pierre Lapointe. (Photo: Marie-Reine Mattera pour L’actualité)

Il n’avait qu’une dizaine d’années quand est née sa passion pour les arts visuels. Sa mère, qui suivait alors des cours en histoire de l’art, le laissait s’asseoir à côté d’elle et feuilleter ses livres de classe pendant qu’elle rédigeait ses travaux. Peu à peu, peinture, sculpture, design et architecture allaient s’installer au cœur de la vie et de la pratique de Pierre Lapointe, qui agit régulièrement comme trait d’union entre le grand public et ceux qui œuvrent dans ces secteurs. Le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) a tout naturellement pensé au populaire auteur-compositeur-interprète comme porte-parole de l’inauguration de son nouveau pavillon Pierre-Lassonde, consacré à l’art d’après 1960.

Pierre Lapointe exergue

Vous souvenez-vous de ce qui vous a d’abord marqué dans les livres d’art de votre mère ?

Je me rappelle avoir été fasciné par le travail de Marcel Duchamp, évidemment très amusant pour un petit garçon, avec son utilisation d’objets qui en apparence n’ont rien d’artistique. Entre autres son bidet renversé [Fon­taine, 1917], un de ses ready-mades célèbres. De cette découverte m’est restée l’idée que l’art avait d’abord quelque chose d’un jeu.

Un jeu peut-être, mais qui n’en a pas moins une influence profonde sur la société…

Oui. J’aimais feuilleter des ouvrages sur le Bauhaus, par exemple, et j’ai très tôt aimé l’idée que des représentants de l’avant-garde puissent penser le monde de demain pour Monsieur et Madame Tout-le-monde. Ça m’a fait prendre conscience de l’importance que l’art pouvait avoir dans nos vies. Quand on s’intéresse au milieu des arts visuels, d’ailleurs, on fait une sorte de voyage dans le futur à l’envers. Les couleurs pures de Piet Mondrian, elles se retrouvent abondamment dans la culture pop actuelle ; elles sont partout dans nos espaces de vie, en fait.

Sommes-nous suffisamment conscients de la provenance de ces motifs ?

Quand j’étais ado, je me souviens, on entendait des extraits des Gymnopédies d’Erik Satie [1866-1925] dans une pub de serviettes hygiéniques ! Je trouvais ça absolument fascinant qu’un artiste de pointe ait pu inventer des motifs qui allaient être adoptés par le grand public 50 ou 60 ans plus tard. Est-ce que c’est grave si le public n’en est pas tout à fait conscient ? Je ne pense pas. Quand un élément artistique est récupéré, ça veut dire que l’œil de la société a évolué. Ce qui, pour moi, est aussi important que l’évolution de la médecine ou de l’informatique.

Le nouveau pavillon du Musée national des beaux-arts du Québec. (Photo: OMA)
Le nouveau pavillon du Musée national des beaux-arts du Québec. (Photo: OMA)

Sur un plan personnel, l’art est-il venu combler quelque chose de précis chez vous ?

Je ne m’en cache pas : enfant, j’étais facilement triste. Je considérais que nous étions aussi inutiles que des fourmis, qu’on pouvait écraser sans que le monde en soit changé. En parallèle, je me suis rendu compte dès l’adolescence qu’après avoir vu une bonne expo, je me sentais réparé, nettoyé de mes angoisses. Alors j’ai décidé de consacrer ma vie à l’art. Je l’ai d’ailleurs annoncé à mes parents avec beaucoup d’aplomb, comme si je leur disais que j’entrais au couvent ! J’avais décidé que rien n’allait me faire dévier de ma trajectoire. Je reste quelqu’un de fondamentalement pessimiste, mais l’art me permet d’aller vers les autres et de vivre avec eux des moments forts. Il se trouve que je ne crois pas en Dieu. Je crois que l’humain est son propre dieu et c’est très bien ainsi, mais devant de grandes œuvres d’art, je me distancie du temps, de ma condition de mortel ; je touche au divin.

Qu’en est-il de votre découverte de l’art fait ici ? Aujourd’hui, vous contribuez souvent à faire connaître le travail des artistes québécois.

Quand j’ai vu pour la première fois le travail de David Altmejd, à la Galerie de l’UQAM, ça a été pour moi un mégachoc. Je ne comprenais pas pourquoi on ne parlait pas davantage de lui. Ça a changé depuis, et je pense y avoir contribué, en effet. Même chose quand j’ai vu l’installation de BGL À l’abri des arbres, au MAC [2001], qui nous entraînait dans un labyrinthe de carton, avec des petites silhouettes de sapins comme source d’éclairage… Je me rappelle être sorti de là en me disant : c’est la meilleure mise en scène que j’ai vue de ma vie ! Et je ne l’aurai pas vue dans un théâtre ou au cinéma, mais au musée !

Boeuf musqué au visage humain, de Judas Ullulaq. (Photo: Canadian Arctic Producers. MNBAQ/Paul Dionne)
Boeuf musqué au visage humain, de Judas Ullulaq. (Photo: Canadian Arctic Producers. MNBAQ/Paul Dionne)

C’est ce qui vous a donné envie de collaborer avec ce trio de créateurs formé de Jasmin Bilo­deau, Sébastien Giguère et Nico­las Laverdière ?

Oui. C’est à ce moment-là que je les ai appelés en leur disant : « Je sors un album qui s’appelle La forêt des mal-aimés ; vous, vous travaillez le bois. A priori, c’est le seul lien qui nous unisse, mais j’aimerais que vous fas­siez ma pochette ! » Peu après, j’ai passé deux jours avec eux, à essayer différents concepts. Je me suis entièrement prêté au jeu, je me suis fait « wrapper » sur un arbre avec de la cellophane… Une expérience marquante pour moi, qui a donné un visuel d’album dont je suis très fier.

Les artistes en arts visuels, même les plus actifs, semblent avoir besoin d’un vecteur « pop » pour qu’on les découvre…

C’est vrai. Et j’aime être ce vecteur. C’est un échange de bons procédés, en quelque sorte. L’idée de La forêt des mal-aimés m’est d’ailleurs venue d’une œuvre de l’artiste vancouvérois Jeff Wall, une photo qui représente une forêt grandiose au bas de laquelle on voit, en s’approchant, des gens qui s’entredévorent. Dans mes chansons aussi, il y a depuis le début des clins d’œil à Jean Cocteau, à Marcel Duchamp. L’idéal serait que les créateurs actuels soient découverts sans ce coup de pouce, mais à partir du moment où le coup de pouce est nécessaire, ça me fait plaisir de le donner.

Perdu dans la nature (La voiture), de BGL. (Photo: MNBAQ/Denis Legendre)
Perdu dans la nature (La voiture), de BGL. (Photo: MNBAQ/Denis Legendre)

Devenir porte-parole pour un musée était donc dans l’ordre des choses, pour vous. Vous con­naissez bien le MNBAQ ?

Depuis 10 ans, je suis l’évolution de la collection du MNBAQ, puisque des œuvres de mes amis y figurent. J’y ai déjà donné des conférences, aussi. Quand j’ai su qu’on envisageait la construction d’un nouveau pavillon destiné à mettre en valeur tous les investissements que le musée, et au fond la nation, a faits en achat d’œuvres d’art, je me suis dit : on va enfin avoir un portrait assez juste des richesses de cette collection, qui souvent dorment dans les chambres fortes.

Quel est le rôle social d’un pareil musée, selon vous ?

Moins les gens voient d’art, moins on parle d’art à l’école, plus on laisse la place à autre chose. Actuellement, on laisse à mon avis trop de place au règne de l’argent, avec sa logique, son apparence de cohérence. Le dieu argent est séduisant à court terme, mais je suis convaincu qu’il est destructeur à long terme. Je suis chaque fois rassuré par des gestes gouvernementaux tels que celui d’appuyer la cons­truction du pavillon Lassonde, réalisation qui fait appel à un bureau d’architectes international réputé, OMA, qu’on a jumelé avec un cabinet québécois, Provencher Roy Associés. Un tel bâtiment, même s’il coûte évidemment très cher, c’est d’abord la célébration d’autre chose que l’argent.


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Trouvez-vous que notre société encourage suffisamment l’audace en création ?

En Catalogne, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, on a laissé faire Gaudí… C’était totalement déraisonnable, plusieurs de ses projets étaient indéfendables sur le plan de la rentabilité immédiate, mais aujourd’hui, c’est pour ça qu’on va à Barcelone, pour voir le parc Güell, la Sagrada Família. Je trouve qu’on a peur des gestes racés, dans notre société. On ne voit pas l’effet positif qu’ils peu­vent avoir à long terme.

On sait pourtant aujour­d’hui, contrairement à l’époque de Gaudí, qu’il est nettement rentable d’investir en culture…

On dit que les investissements culturels rapportent sept fois la somme initiale. C’est toujours plus payant, à long terme, d’être audacieux. Au Québec, on produit des choses intéressantes, mais on fait peu de gestes architecturaux à la hauteur de nos prétentions internationales. (Le pavillon Pierre-Lassonde du MNBAQ sera inauguré le 24 juin.)