Place aux vrais Gaulois!

De récentes découvertes archéologiques nous obligent à revoir ce qu’on pensait des Gaulois, moins barbares que leurs conquérants romains ne l’ont laissé croire.

Photo : Corbis/Hemis/Patrick Escudero

Astérix ne portait pas de casque ailé… Obélix ne mangeait pas de sanglier… Et tous deux préféraient le vin à la cervoise…

La célèbre bande dessinée, qui a tant fait pour propager l’image des Gaulois comme de sympathiques bons vivants, avait tout faux : ces ancêtres vivaient dans des maisons en bois et non des huttes. Ils étaient non pas chasseurs, mais cultivateurs. Et ils savaient écrire.

Les vrais Gaulois ont été victimes de la propagande d’un écrivain, un certain Jules César, auteur des Commentaires sur la guerre des Gaules, des mémoires rédigés à l’issue d’un sanglant conflit (entre un demi-million et un million de morts). La réputation qu’il leur a faite, celle de frustes « barbares », a déteint sur l’archéologie française, qui les a longtemps méprisés. Jusque dans les années 1970, seuls des amateurs s’intéressaient aux sites gaulois. Ce n’est qu’à partir des années 1980, sous la pression des archéologues du ministère de la Culture, que des fouilles « préventives » s’imposeront avant la construction de toute autoroute ou voie de TGV.

L’archéologue Jean-Paul Demoule, professeur à la Sorbonne et auteur de nombreux ouvrages, vient de signer On a retrouvé l’histoire de France (Robert Laffont), sur l’apport de l’archéologie à la compréhension de l’histoire. Amphores et pièces de bronze en disent plus long qu’on ne pourrait le penser sur le vrai Astérix.

 

Si les Gaulois ne mangeaient pas de sanglier, de quoi se nourrissaient-ils ?

La Gaule était beaucoup moins couverte de forêts que ne l’est aujourd’hui la France, contrairement à une idée reçue, et ces Gaulois, pour la plupart cultivateurs, mangeaient essentiellement des animaux domestiques. Les deux tiers de leurs animaux domestiques étaient des porcs, le dernier tiers étant composé de bœufs, de moutons et de chèvres. Le gibier n’occupait qu’une place extrêmement restreinte dans leur alimentation. Avant notre ère, la chasse était déjà plutôt un plaisir aristocratique qu’une manière de se nourrir.

Il y avait donc une aristocratie gauloise ?

La Gaule n’était pas composée de petits villages sympathiques avec un vague chef débonnaire. Ce que l’archéologie observe depuis quelques années, c’est que la Gaule, au sens géographique, est quadrillée de grandes fermes. On les considère comme aristocratiques, parce qu’elles dominent le paysage. Les personnages importants qui les habitent sont capables d’obtenir du vin romain dans des amphores, un produit de luxe, car Rome se trouve à plusieurs centaines de kilomètres.

Que cultivait-on ?

Essentiellement du blé et de l’orge.

La société était fortement hiérarchisée ?

C’est ce que décrit Jules César dans les Commentaires sur la guerre des Gaules, et c’est ce que montrent les fouilles. Les grands banquets [qui con­cluent toutes les aventures d’Astérix] n’étaient pas des rassemblements fraternels et égalitaires. Ces festivités étaient, au contraire, organisées par les aristocrates pour régaler le petit peuple et montrer leur prestige. Sur les sites se trouvent de grands enclos entourés de fossés et de palissades où l’on a consommé des milliers de litres de vin.

S’ils vivent dans des maisons en bois quadrangulaires, comment a-t-on pu, jusqu’en 1959, lorsque apparaît Astérix, croire que les Gaulois vivaient dans des huttes ?

Cette image traditionnelle, très enracinée dans la culture française, vient de la vision des vainqueurs. Lorsque César conquiert la Gaule, il écrit un ouvrage de propagande, qui continue à faire autorité pour les historiens parce que, à leurs yeux, les textes sont sacrés, alors que les objets trouvés par les archéologues restent secondaires. Il faut bien comprendre que si César décrit les Gaulois comme des barbares, c’est dans son intérêt : il doit montrer qu’ils sont suffisamment redoutables pour se vanter.

Cette légende a ensuite été accentuée par la tradition culturelle française, qui a encore plus « barbarisé » les Gaulois. Pour les élites françaises, qui se réclamaient de la culture grecque et romaine, ce n’étaient pas de « bons » ancêtres. Toutes les grandes fouilles archéologiques françaises portaient sur la Grèce, sur Rome et sur l’Orient. Il y a eu un rejet, plus ou moins conscient, de la Gaule. Les manuels scolaires disent explicitement que ces barbares ont été « civilisés » par les Romains. Au lycée, les cours d’histoire de France ne commencent qu’à l’arrivée des Romains ; avant, ce n’est pas important… D’où cette représentation des Gaulois comme pittoresques, mais pas sérieux.

Quel est le principal démenti qu’a apporté l’archéologie ?

On sait désormais que l’organisation sociale des Gaulois, que leur économie étaient beaucoup plus complexes qu’on ne l’avait pensé. À partir du 2e siècle avant notre ère, ils ont des pièces d’or, de bronze et d’argent. Ces monnaies, du moins dans le quart sud-est de la France, sont alignées sur le denier romain. On peut même parler, pour cette région, d’une zone de « libre-échange » avec Rome.

On trouvait une soixantaine de petits États gaulois sur l’actuel territoire de la France. À quoi ressemblaient-ils ?

Il s’agit d’entités ethniques qui, à partir du 3e siècle avant notre ère, se structurent autour d’une « capitale », une ville où l’on trouve le pouvoir politique, économique et religieux. Un des peuples les plus puissants, les Éduens, des alliés de César, a comme capitale Bibracte [dans l’actuelle Bourgogne], un oppidum de plusieurs milliers d’habitants, dont l’aristocratie vit dans des maisons qui sont presque des copies de maisons romaines – avant même la conquête ! Ce site fait l’objet d’une grande opé­ration de fouilles encore aujourd’hui. C’est là d’ailleurs que César a écrit ses célèbres mémoires de la guerre.

Vous avez parlé de vin, mais pas de cervoise…

On peut penser que les Gaulois buvaient de la cer­voise, mais ce qui était chic, c’était le vin. On a décou­vert des milliers, voire des millions d’amphores sur l’actuel territoire français. Le vin n’était pas fait par les Gaulois, mais par les Grecs et les Romains. Les Gaulois faisaient fermenter des céréales, mais aussi des racines. On a certes trouvé des traces chimiques de bière de racines dans des récipients en métal, mais on a rarement identifié des contenants de cervoise.