Plumes au vent

On avait déjà remarqué la plume vagabonde et la verve mutine de Max Férandon dans un premier roman, Monsieur Ho, où un pauvre fonctionnaire se voyait confier la tâche herculéenne de recenser tous les Chinois. Le charme opère encore davantage dans Un lundi sans bruit.

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Photo : Getty Images

Quand une note purement fantaisiste s’élève au-dessus de la mêlée des romans sérieux, on ne peut s’empêcher de tendre l’oreille. On avait déjà remarqué la plume vagabonde et la verve mutine de Max Férandon dans un premier roman, Monsieur Ho, où un pauvre fonctionnaire se voyait confier la tâche herculéenne de recenser tous les Chinois. Le charme opère encore davantage dans Un lundi sans bruit : en prenant les mots comme terrain de jeu et l’imaginaire comme parc d’attractions, Max Férandon multiplie les calembours et se révèle le digne héritier de Jacques Prévert et de Raymond Queneau.

Divisé en deux temps, le roman se déroule à Saint-Priest-la-Brume, petit village « oublié du monde » où, durant l’Occupation, les vaillants habitants ont saboté un câble de communication allemand et sauvé cinq Juifs de la déportation en préférant le silence à la délation. Quelques décennies plus tard, un tableau représentant l’une des cinq rescapés, intitulé La fille du soir, fera l’objet d’une querelle entre cambrioleurs, menaçant encore une fois la paix du village.

Les maîtres cambrioleurs sont deux escrocs « rasés dans le genre papier sablé et parfumés d’une eau de toilette plutôt voyante » qui essaient de se faire passer pour des touristes. Nul besoin pour eux d’appareil photo, puisque « ces adeptes du viseur avec une forte propension pour la prise de vue en rafales ont une manière toute personnelle de mortaliser leurs sujets ». Ils ont dans leur mire Amédée, scieur de son état, qui a retrouvé le tableau chez un ferrailleur et a bien l’intention de le restituer à son vrai propriétaire : l’histoire.

Amédée est un de ces personnages aux idiosyncrasies irrésistibles : il souffre entre autres de « lundinite aiguë », c’est-à-dire qu’il a horreur de commencer la semaine au son du banc de scie et rêve de « la vallée enchanteresse des lundis buissonniers, là où les arbres restent debout, où les pinsons emportent dans leur bec les aiguilles des montres ». Il est fort mal équipé pour se colleter à deux brutes et ne leur échappera qu’en donnant un spectacle de mime.

Le mime, le câble de communication coupé, le mutisme des villageois à l’égard des nazis, l’aspiration d’Amédée au calme sont autant de façons pour Max Férandon de faire taire les rumeurs du monde autour de son petit coin de paradis. Car si le silence est d’or dans ce Lundi sans bruit, c’est pour mieux laisser s’envoler les mots et la poésie.

Le créateur pluridisciplinaire Daniel Canty, qui nous avait ouvert avec Wigrum un fascinant cabinet de curiosités, poursuit son œuvre écrite avec un récit bricolé à sa façon, où il met à profit ses vastes connaissances, sa culture éclectique et son esprit d’observation aiguisé — ce qu’il appelle sa « science naïve ». Au risque d’être pris pour un de ces chasseurs de tornades téméraires, il monte à bord d’une camionnette bleue (« la couleur préférée la plus préférée du monde ») dont le toit est surmonté d’une girouette, et il suit la direction que lui indique le vent, dans l’espoir de « conjuguer la configuration terrestre des routes d’Amérique avec la fluidité des courants aériens ».

Entre Cincinnati, Indianapolis, Chicago, Cleveland et Philadelphie, il consigne un tourbillon de réflexions parfois profondes, par-fois plaisantes, toujours éclairées, sur les plans d’urbanisme qui reflètent « une certaine recti-tude », sur les bourrasques de vent qui s’engouffrent entre les gratte-ciels, sur les « cœurs venteux » des villes d’industries perdues, sur le baseball et Indiana Jones. Essai personnel plus que récit de voyage, Les États-Unis du vent est un guide inestimable sur l’essence insaisissable de l’aventure : « On ne cherche pas tant le vent qu’il nous trouve. »

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Un lundi sans bruit
par Max Férandon
Alto
192 p., 21,95 $.

 

 

 

 

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Les États-Unis du vent
par Daniel Canty
La Peuplade
288 p., 24,95 $.

 

 

 

 

 

VITRINE DU LIVRE

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Thérapie par le rire

L’historien de l’humour Robert Aird et l’auteur Yves Trottier signent 10 désopilantes discussions mettant en vedette un Socrate réinventé — mais fidèle à ses dialogues — condamné à faire entendre raison à de nouveaux interlocuteurs : Austéritos, en faveur du report de l’âge de la retraite, Xenophobite, le magistrat qui tient à ouvrir les séances du conseil par une prière aux dieux, et Ploutocratos, politicien véreux très proche d’Entrepronos, qui rêve de construire le nouveau temple projeté par la Cité. D’autres personnages viennent faire écho à nos politiques dans cette antiquité remixée. Le lecteur au fait de l’actualité politique québécoise rira de bon cœur. (Qu’en dis-tu, Socrate ?, par Robert Aird et Yves Trottier, vlb éditeur, 160 p., 19,95 $) Eric Dupont

 

 

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L’Iliade du Nouveau Monde

Nations sans écriture, les Amérindiens des débuts de la colonisation ont laissé une riche littérature orale, mais pas d’épopée fondatrice. Le Canadien Joseph Boyden, qui ne cesse d’explorer ses origines nipmucs et ojibwées dans ses écrits (et son appui au mouvement Idle No More), remédie à cette lacune avec son troisième roman, véritable Iliade des guerres amérindiennes. Un guerrier huron, sa captive iroquoise et un jésuite calqué sur Jean de Brébeuf entraînent le lecteur au cœur des massacres entre tribus, des épidémies apportées par les Blancs et des séances de torture rituelles. Puissant, brutal, sanglant même, le roman oppose aussi le Dieu des missionnaires chrétiens à l’orenda, force spirituelle qui anime le cœur des Iroquois et qui sera leur seul moyen de résister au génocide culturel. (Dans le grand cercle du monde, par Joseph Boyden, Albin Michel, 608 p., 34,94 $) Martine Desjardins

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