Poisons en fleurs

Extrait de la nouvelle « Le fou du village », tirée du recueil Poisons en fleurs, de Claudine Dugué, publié avec l’aimable autorisation des éditions Tryptique.

Lisez l’article de Martine Desjardins et Pierre Cayouette

— Aidez-moi a remplir ces dix pots de grès. Un pot par famille. Cette odeur éloignera les loups qui rodent de nouveau dans les parages et, dès la tombée de la nuit, on allumera des feux…

Moi, j’avais envie de vomir. Ma tête tournait, tournait. Après? Rien, à ma connaissance.

Au matin, un cognement a la porte m’a réveillé. J’étais allongé sur une paillasse, engourdi de chaleur. Si j’avais pu rester là, sans bouger, le reste de l’hiver, je l’aurais fait. J’aurais avalé deux bols de soupe par jour et je me serais levé deux fois pour les pisser. Sans un mot, une femme a sorti de son panier un morceau de viande raidi par le froid. Ça ressemblait à une patte de chat. À travers le givre d’un carreau de la fenêtre, j’observais la femme au panier cogner de porte en porte. Le ragoût sera bon ce soir. Du bœuf, du chat, du veau, du chien, hein! Où est la différence ? chuchotait la sale moqueuse. Tais-toi! Tu me donnes le frisson , dis-je à voix haute, malgré moi.

Le lainier s’est approché et m’a regardé droit dans les yeux:

— Surtout! ne tombe pas malade, le villageois.

Je regrettais déjà le village, le tisserand et mon métier d’apprenti.

— Je vais pouvoir repartir quand?

— La neige n’est pas près de fondre. En attendant, l’hiver va être rude et les provisions vont manquer.

Le gamin m’a apporté un bol de soupe a moitié plein, une petite galette de sarrasin et il m’a parlé à l’oreille:

— Mon père nous rationne à partir d’aujourd’hui.

— Grouille-toi de manger, exigeait son père. Du travail t’attend: il a neigé toute la nuit. N’oublie pas la cabane des commodités.

Je suis sorti — ha! cette odeur — déneiger le chemin quand j’ai vu quelqu’un répandre autour des maisons cette mixture de je-ne-sais-quoi. Le nez pincé entre les doigts, j’ai jeté un oeil dans un de ces fameux pots. La sale moqueuse, de belle humeur, s’est mise à chanter : Vive le vent, vive le vent, vive le vent d’hiver… T’es pas drôle!

— Ne reste pas là à fouiner et à parler tout seul, m’a lancé une femme d’un ton pas gentil du tout.

Et deux hommes transportant des vasques dans une charrette en déposaient une devant chaque maison avec un gros tas de bûches. J’ai abandonné la pelle pour m’occuper de l’ânesse et griffonner des choses dans mon carnet. Sur mon ventre, je le gardais.

Trois jours après mon arrivée, cinq, six peut-être, j’ai oublié, mais le gardien des feux, cette nuit-là, c’était moi. Des heures de veille avec un fusil dans une main et un gobelet de soupe brûlante dans l’autre. Le froid était cinglant. J’ai fini par rentrer dans l’étable pour me réchauffer. Le gamin dormait, là, recroquevillé entre les pattes d’un mouton. Un peu plus loin, quelqu’un ronflait. Je me suis endormi dans cette tiédeur quand une main m’a agrippé.

— DEBOUT! Tu veux nous faire dévorer par les loups?

L’odeur de paille noyée dans la pisse me picotait les narines. Quelqu’un m’a poussé dehors. Je rêvais d’un lit de plumes tout chaud en courant d’une vasque à l’autre pour attiser les feux. Le jour se levait.

Whaf! whaf! whaf! whaf! Un traîneau s’est arrêté devant une maison. Deux hommes en sont descendus, portant un sac de forme humaine. Une corde le ficelait. Quelqu’un était mort. Chacun a quitté sa maison pour faire une ronde autour du traîneau. Leurs lèvres remuaient.

Mes yeux ne pouvaient s’empêcher de fixer leurs bouches. Ils répétaient, je crois, ces trois mots: merci d’être mort… merci d’être mort… merci d’être mort… merci d’être mont… Puis chacun est retourné à ses occupations. Un coup de fouet d’une main habile et les chiens ont mis en branle le traîneau vers l’orée du bois. En passant près de moi, le gamin m’a regardé d’une facon inhabituelle.

La curiosité me collait au ventre, tout près de mon carnet. Je me suis faufilé derrière les maisons, en courbant le dos au passage des fenêtres, puis j’ai couru me cacher dans un recoin de la grange. Les hommes bavardaient près du poêle à bois en attendant le retour du traîneau. La vieille chiffon a pris la parole:

— Je vais bientôt mourir. Vous ferez selon la coutume…

Des mots bizarres sortaient de sa bouche. Je ne voulais pas avoir entendu ça. NON! Autre chose, n’importe quoi, mais pas ça. PAS ÇA! NON! Du temps des hommes des cavernes, peut-être, mais pas ici, dans ces montagnes, près du village. La sale moqueuse m’a chuchoté: Moi aussi j’ai peur . Une petite froussarde, à présent, celle-là! Je suis sorti avec l’envie de me cogner la tête contre les arbres et de courir jusqu’à ce que je m’effondre dans la neige au bout de mes forces, mais redevenu le garçon de onze ans que j’étais: saint d’esprit. Depuis ce jour-là, il y a une cassure en moi.

J’étais étendu sur la paillasse à grelotter. Le lainier m’a donné un gobelet.

— Bois ça! C’est une potion d’herbes.

Mes yeux se fermaient. Alentour, des bruits de chaudrons, de couteaux qu’on affûte, de pain sec qu’on casse, de chaises qu’on déplace; des odeurs de poule-au-pot, de légumes juteux, de vin parfumé à la muscade.