Polynie

Extrait du roman Polynie, par Mélanie Vincelette, avec l’aimable autorisation des éditions Robert Laffont.

Extrait du roman Polynie, par Mélanie Vincelette

Vesse-de-loup

Île de Baffin. 3 mai. Archipel polaire canadien

«Les Chinois ont découvert l’Amérique.» C’était la phrase gribouillée au stylo sur l’avant-bras de mon frère, Rosaire, retrouvé sans vie un jour d’élection par Lumi, l’effeuilleuse étoile du bar de l’hôtel Le Cercle polaire. Quand elle a ouvert la porte de la chambre numéro 7 à la police, elle était nue sous un anorak et tenait à deux mains un verre de polystyrène rempli de thé bouillant sur lequel son rouge à lèvres avait déposé un baiser. Lumi, qui tentait de retenir l’anorak fermé sur son corps cuivré, ne semblait pas très émue. Sous le capuchon en fourrure blanche, ses yeux vert-de-gris et sa bouche en cœur ont dans les premières minutes empêché les policiers de penser qu’ils avaient devant eux un assassin.

Iqaluit, le village où se trouve Le Cercle polaire, est le Las Vegas du Grand Nord. On y joue au bingo et on y traîne dans les bars. Le Cercle polaire est connu pour sa pizza à l’omble de l’Arctique. Les touristes en rapportent souvent une boîte dans leurs bagages. Pour son dernier repas, Rosaire semblait avoir avale des petites vesses-de-loup au beurre noirci, mangées à même un poêlon en fonte retrouvé dans la kitchenette. Dans la baignoire, il y avait de la luzerne hydroponique, qu’il cultivait avec la conviction que l’ingestion de ces pousses lui procurerait la jeunesse éternelle. C’est sur l’île de Baffin que Rosaire Nicolet a découvert le bonheur avant de rencontrer la mort. Je suis coupable d’une seule chose: de l’avoir envié, car sa vie a toujours été celle qu’il imaginait chaque nuit dans ses rêves.

Mon frère était un avocat en droit international. Il faisait partie d’un comité d’experts qui avaient pour mission de prouver que le plateau continental canadien était relié à la dorsale de Lomonosov, une chaîne de montagnes sous-marines. La dorsale de Lomonosov désignera un jour le propriétaire des richesses des fonds marins arctiques. Le Danemark, la Russie et le Canada s’en disputent la souveraineté. Les Russes y ont même posé leur drapeau à l’aide d’un mini-ous-marin. Dans le passé, Rosaire avait également aidé les Inuits dans leurs revendica- tions territoriales, notamment lors de la création du Nunavut. Le jour de son décès, il était vêtu à la mode caribéenne et portait une veste en lin blanc galonnée de bleu avec un écusson nautique sur la poitrine, un bermuda de madras et des mocassins en cuir portés sans chaussettes. Ses cheveux blonds étaient brûlés par le sel de mer, son teint était foncé et ses lèvres d’un rose presque blanc. Des taches de calamine maculaient l’arête de ses mâchoires recouvertes d’une barbe de deux jours. Sa montre s’était arrêtée et indiquait 11 h 11. Sous le lit, il y avait un noyau de pêche dans un morceau de pellicule plastique. J’étais sous le choc. Tout cela paraissait incongru.

Lumi avait chuchoté une seule phrase à la police, quand elle avait appelé les secours:

– Je ne sais pas comment faire de la réanimation cardiovasculaire. Est-ce que je lui pince les narines et souffle ensuite dans sa bouche?

Des cargos, des avions et des civilisations entières disparaissent régulièrement dans l’Arctique, ne laissant que des murmures et des questions irrésolues dans la blancheur laiteuse du paysage. Au moins, on savait que Rosaire n’avait pas été avalé par une baleine à bosse et qu’il n’était pas passé au travers de la glace, hypothèses souvent évoquées pour expliquer la disparition des explorateurs polaires. Résoudre un meurtre dans cette si petite communauté qui vivait en vase clos allait se révéler plus difficile que prévu, même s’il était presque impossible de s’échap- per de l’île de Baffin. La route la plus longue ne fait que soixante-dix kilomètres et s’arrête en face d’un énorme glacier de soixante-cinq mètres de hauteur.

 

La suite dans le livre…

 

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