Portées disparues

La vie des ouvrières et des prostituées ne vaut peut-être pas cher, mais on devrait s’inquiéter davantage quand elles manquent à l’appel…

La chronique livres de Martine Desjardins
Photo : Bruno Nuttens/Actes Sud

Des centaines de femmes ont disparu au Canada depuis 20 ans. Des milliers au Mexique, au Honduras et au Guatemala… La plupart d’entre elles étaient autochtones et ont été assassinées sauvagement. En Amérique, les épidémies de meurtres de femmes sont devenues si fréquentes qu’il existe maintenant un mot pour les désigner : « féminicide ». Dans tous les cas, ces crimes méthodiques ont été facilités par l’indifférence des autorités policières.

Dans la ville mexicaine de Ciudad Juárez, juste à la frontière du Texas, là où la mondialisation du cheap labour a permis l’implantation de 350 usines, entourées de bidonvilles, on a retrouvé les corps de 400 jeunes ouvrières qui avaient été violées, torturées, mutilées. Autant d’autres sont toujours portées disparues. Leur sort a déjà inspiré deux romans coups-de-poing : La frontière, de Patrick Bard, et 2066, pavé posthume du génial écrivain chilien Roberto Bolaño. Mais avec Ce qu’elle voit (en lire un extrait >>), Élise Turcotte démontre que la poésie peut rendre compte de l’effroyable réalité avec encore plus de puissance.


Ce qu’elle voit
est un parcours à travers des villes meurtries – La Nouvelle-Orléans, L’Aquila, Kinshasa – qui mène irrémédiablement à Ciudad Juárez, la cité des mortes. En 15 instantanés, Élise Turcotte évoque la vie périlleuse des ouvrières – qui vaut encore moins cher que leur sueur -, qui travaillent pour six dollars par jour et, le soir, « doivent traverser le terrain de chasse / pour revenir à la maison ». Dans cette zone crépusculaire, le paysage est calciné, « monstrueusement façonné par les photos des disparues », et « le vent pousse la violence plus que violente / dans les fossés ». Le désert de Chihuahua est devenu un cimetière hanté de fantômes hurlants, où l’aube « n’est pas la fin de la nuit / mais le cauchemar assis / sur une nouvelle tombe de sable ». Les images que transmet la narratrice sont de celles qui brûlent les rétines et restent pyrogravées dans la mémoire. Devant l’accumulation de meurtres non élucidés, on n’a d’autre choix que d’avancer avec elle à l’aveuglette « dans l’indifférence / sans possibilité de vérité ».

À Vancouver, la police a attendu que 69 prostituées du Downtown Eastside soient tuées avant d’arrêter enfin le coupable : l’éleveur de porcs Robert Pickton, dont le charnier « ne serait que la partie émergée d’un iceberg ruisselant de sang », selon Élise Fontenaille. Dans Les disparues de Vancouver (en lire un extrait >>), elle retrace les grandes lignes de l’affaire en relatant les angoisses des proches des victimes et utilise ses talents de romancière pour transmettre leur rage envers le deux poids, deux mesures des autorités, qui auraient sans doute été plus zélées dans un autre quartier. « La police est fautive, à double titre : complice par omission. »

Élise Fontenaille ne se gêne pas pour critiquer aussi le gouvernement, qui a englouti près de 100 millions de dollars dans l’enquête et le procès, mais qui laisse se dégrader le Downtown Eastside – « dix blocs qui ressemblent à l’enfer ». Son plus grand mérite, toutefois, est de nous placer devant notre propre cécité, notre propre surdité à l’égard des marginaux. « Comment toutes ces femmes ont-elles pu être à ce point invisibles aux yeux des autres, subir de telles horreurs, sans que personne les ait jamais entendues hurler ? » demande-t-elle. Une question d’autant plus dérangeante que les femmes autochtones continuent à trouver la mort le long des autoroutes en Colombie-Britannique…

Jusqu’où une telle indifférence peut-elle mener la société ? C’est ce qui semble avoir préoccupé Yoko Ogawa lorsqu’elle a écrit Cristallisation secrète (en lire un extrait >>). Elle y présente une île isolée où les disparitions ont été systématisées. D’abord, ce sont les objets inanimés qui s’évanouissent en fumée – rubans, grelots, émeraudes, tim­bres -, puis les roses, les oiseaux, les photos, les romans. Ils sont non seulement oblitérés du monde physique, mais également de la mémoire des insulaires. « On n’arrive même plus à se souvenir de ce qu’on a perdu. » Les rares personnes qui s’en souviennent disparaissent à leur tour : elles sont arrêtées et déportées par la police secrète chargée de « faire respecter les disparitions ».

Inutile de dire qu’un tel monde est lui-même voué à disparaître. L’absence soudaine de calendriers plonge l’île dans un hiver sans fin, où les denrées se font de plus en plus rares. La narratrice, roman­cière qui a perdu la faculté d’écrire, essaie en vain de raviver ses souvenirs. Elle croit un temps que sa mémoire « est seu­lement en train de flotter au fond d’une eau où la lumière n’arrive pas » et qu’elle refera surface tôt ou tard. Mais elle va découvrir qu’il n’y a pas de limites à l’amnésie et qu’elle aussi est condamnée à « attendre sagement l’anéantissement ».

Ce qu’elle voit, par Élise Turcotte, Noroît, 64 p., 15,95 $.

Les disparues de Vancouver, par Élise Fontenaille, Grasset, 200 p., 24,95 $.

Cristallisation secrète, par Yoko Ogawa, Actes Sud, 341 p., 35,95 $.

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