Portez-vous du Qiviuk?

Chic, chaude et chère, la laine du bœuf musqué canadien est de plus en plus convoitée. Et inspire de grands noms de la mode.

Photo : Tom & Pat Leeson

Avec ses cheveux dans les yeux, son manteau à franges et sa silhouette trapue, le bœuf musqué semble issu du croisement entre un hippie et un bison. Mais ne vous fiez pas à son style dépenaillé. Sous ses longs poils isolants, qui lui permettent de résister aux grands froids du Nunavut et des Territoires du Nord-Ouest (T.N.-O.), l’animal couve une toison d’or. Son duvet soyeux, le qiviuk, peut en effet être filé, et il donne une laine haut de gamme – un produit de luxe canadien méconnu, mais de plus en plus convoité.

Plus doux, plus chaud et plus cher que le cachemire, durable, léger et hypoallergénique, le qiviuk séduit de grands noms de la mode. Le célèbre créateur fran­çais de tissus Dormeuil en a tiré de luxueuses étoffes. Hermès offrira cet automne un pull pour homme (à partir de 600 dollars) et les couturiers italiens Valentino et Brioni en ont taillé des complets, vendus jusqu’à 43 000 dollars.

C’est un Péruvien établi en Alberta depuis 1986, Fernando Alvarez, qui a lancé cette fibre chic. Originaire du sud du Pérou – région réputée pour son industrie textile à base de fibres animales précieuses -, il a d’abord importé au Canada de la laine d’alpaga, de vigogne et de lama. À la tête de l’entreprise Jacques Cartier Clothier (JCC), fondée en 1995, ce visionnaire a vite flairé le potentiel de la toison du bœuf musqué, dont les Inuvialuits (Inuits de la partie ouest de l’Arctique) tiraient jusque-là une laine artisanale.

« Après des recherches auprès de spécialistes européens, nous avons mis au point une technolo­gie permettant de transformer le duvet de bœuf musqué en fil de haute qualité », raconte Fernando Alvarez, joint à son bureau de Banff. En 2001, il a créé sa marque, Qiviuk, et fabrique de luxueux pulls (à partir de 700 dollars), des robes, des écharpes et des gants vendus dans le monde entier, notamment grâce à son site Web (qiviuk.myshopify.com). En plus de ses quatre boutiques Qiviuk (trois en Alberta, une à New York), JCC s’est tissé un réseau de distributeurs et de fabri­cants en Asie et en Europe.

Rien de tout cela n’aurait pu exister si Fernando Alvarez n’avait établi un pont entre les T.N.-O. et le Pérou. Il a en effet convaincu les Inuvialuits d’être partenaires de son entreprise. Détenteurs de droits exclusifs de chasse au bœuf musqué, ce sont eux qui recueillent à la main la fibre brute au moment de la mue, chaque printemps, qui la trient et la nettoient. « Les Inuvialuits préservent ainsi une activité traditionnelle tout en créant de 30 à 40 emplois saisonniers sur place », dit Alvarez. La fibre est ensuite expédiée au Pérou, où JCC possède des installations, pour y être filée par une trentaine de techniciens locaux, qui jouissent d’une longue tradition de savoir-faire et d’un équipement spécialisé.

Près de trois siècles avant Fernando Alvarez, le Français Nicolas Jérémie, sieur de La Mon­tagne (interprète et commis aux postes de traite du roi au Canada), avait lui aussi pressenti le potentiel de la laine de bœuf musqué. Il en avait même apporté un échantillon en France pour se « faire des bas qui étoient plus beaux que des bas de soye ». Le sieur Nicolas, qui avait décidément du pif, est à l’origine de la première description du mam­mi­fère, en 1720. « Entre deux rivières, il y a une espèce de bœuf que nous nommons bœuf-musquez à cause qu’ils sentent [sic] si fort le musc que, dans certaines saisons, il est impossible d’en manger », écrivait-il dans Relation du détroit et de la baie d’Hudson, ouvrage traitant notamment d’histoire, d’ethnologie, de flore et de faune.

Survivant de la dernière glaciation, l’animal – dont le mâle dégage pendant la période de rut une très forte odeur – a toutefois failli disparaître en raison du com­merce de sa peau et de sa fourrure. Il a néanmoins repris du poil de la bête depuis. En 1917, le Canada a imposé des mesures de protection draconiennes et, en 1927, une réserve a été créée à la frontière du Nunavut et des T.N.-O. On dénombre aujourd’hui quelque 100 000 bœufs mus­qués, contre à peine un millier il y a un siècle.