Essais étrangers : pour calmer la peur

Comment expliquer que des personnes sérieuses — certaines diplômées en sciences, d’autres férues de grande littérature — se laissent séduire par des aventures criminelles ? Si vous les interrogez, elles répondent qu’un bon roman policier les aide à faire le vide après le travail, qu’elles en lisent surtout pendant les vacances, à la recherche d’une excitation inusitée. Le meurtre comme divertissement ?

Le roman policier est toujours vu comme un genre littéraire mineur, malgré les nombreuses thèses universitaires qui lui sont consacrées. Pourtant, deux poètes maudits s’étaient à l’origine penchés sur son berceau : Edgar Allan Poe, qui rédigea Double assassinat dans la rue Morgue, et Charles Baudelaire, qui l’a traduit. Évidemment, la littérature classique valorise l’œuvre unique, géniale, inattendue, dont la richesse d’interprétation est telle qu’elle reste inépuisable. De son côté, le roman policier est une écriture formatée, publiée sous couvertures illustrées aguichantes, mettant en scène un personnage récurrent. Pour la critique, le polar est à la littérature ce que le vin de dépanneur est aux grands crus. En France, on est d’autant plus sévère à l’égard du roman à suspense que la majorité des auteurs à succès dans ce domaine sont d’origine britannique ou américaine.

Photo : Popperfoto/Getty Images
Photo : Popperfoto/Getty Images

Or, on oublie parfois que le detective novel est un pur produit du rationalisme des Lumières. Sans recourir à la magie ni au surnaturel, Sherlock Holmes résout à la chaîne des crimes à partir des seuls indices dont il dispose, en questionnant les suspects et en tirant du déroulement des faits ses déductions logiques. Les récits policiers sont nés de l’industrialisation au XIXe siècle, littérature urbaine inspirée des faits divers étalés dans les journaux à grand tirage. Pour la plus grande satisfaction des lecteurs, le détective privé, le policier ou le journaliste qui mène l’enquête saura résoudre l’énigme, même s’il s’agit d’horribles meurtres en série.

Parmi les premiers auteurs de ces jeux de l’esprit se trouve la célèbre Agatha Christie (du nom de son premier mari), dame prolifique née dans une riche famille anglaise en 1893. François Rivière met en scène la vie et l’œuvre de cette écrivaine dans un album magnifiquement illustré de photographies d’époque. Milan Kundera parle d’Agatha Christie comme de la plus grande magicienne de tous les temps ; Fred Vargas lui envie sa redoutable technique. La «duchesse de la mort» était une femme forte, qui rédigeait ses nombreux romans et pièces de théâtre sur une petite Remington. Elle collectionnait les grandes demeures, qu’elle décorait avec autant de soin qu’elle en apportait à ses intrigues. Ses personnages les plus célèbres, le Belge Hercule Poirot et l’aimable Miss Marple, sont aujourd’hui plus connus que le pape. Ils ont comme fonction de lutter contre le mal.

Mieux encore, le roman policier contemporain s’est internationalisé. Il est même devenu une littérature de critique sociale, qui ouvre des fenêtres nécessaires sur les cultures étrangères. On pense à Deon Meyer, en Afrique du Sud ; Camilleri, en Sicile ; Mankell, en Suède ; Indridason, en Islande ; Qiu Xiaolong, pour la Chine. Ce genre dit «mineur» est en voie de dominer dans les librairies ! Peut-être avons-nous besoin plus que jamais de personnages imaginaires pour traquer le mal réel qui pullule dans le monde et nous rassurer ?

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“Il n’y a rien d’immoral dans mes livres, seulement des meurtres.”
Avec 2,5 milliards d’exemplaires de ses œuvres vendus dans toutes les langues, Agatha Christie est l’auteur le plus lu après Shakespeare.

Agatha Christie : La romance du crime, par François Rivière, La Martinière, 216 p., 55,95 $.

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