Pour en finir avec les livres « incontournables »

Et si, au lieu de leur faire lire du québécois d’autrefois, on conviait les jeunes à plonger en apnée dans une littérature où ils se reconnaîtront, qui les aidera un peu à vivre et à comprendre les autres ?

Photo : Daphné Caron

Pourquoi lit-on des romans ?

Je pose la question le plus sérieusement du monde. Mais avec pas mal moins de naïveté que ces jeunes caquistes qui proposaient en mars dernier la création d’une liste d’ouvrages québécois à inscrire au programme scolaire.

Appelons cela de l’ingénuité, parce qu’il est presque mignon de croire que la lecture de Menaud, maître-draveur éloignera quiconque de l’hégémonique culture états-unienne, injectée sous perfusion par Netflix, Disney, Amazon, Apple TV, YouTube…

Il est plus naïf encore de prétendre que ce florilège de fictions puisse être autre chose que politique, peu importe qui en choisirait les œuvres. Déjà, la prémisse de ce projet présente la consistance d’un biscuit culturel qui aurait trempé dans le café froid d’un nationalisme flou. 

L’ennui dans tout cela, c’est que la naïveté a tendance à générer des résultats contraires à ceux que l’on espère. 

Alors je redemande : pourquoi lit-on des romans ?

Je n’ai pas de réponse facile à cela. Ça dépend des gens. Quant à moi, je m’adonne à cette activité parce que ça fait partie de ma vie. Je lis des romans comme je regarde des films, des séries. J’en lis pour me divertir, me projeter dans la vie d’autrui, être réconforté, bousculé…

Je lis pas mal d’œuvres québécoises. Ça n’a pas toujours été le cas. Mais il se trouve que nous n’avons jamais produit autant de littérature de qualité. J’aime m’y reconnaître de multiples manières. Plonger dans une vision du monde qui est aussi la mienne. Par là, j’entends un décor. Un imaginaire partagé.

Mais je veux avant tout que les romans que je lis soient bons. Qu’ils proviennent de Turquie ou de Trois-Rivières est secondaire.

Je lis des romans parce qu’ils me font entrer en moi-même, alors que tout semble conspirer pour m’extraire de ma propre conscience. Lire de la fiction est une méditation active et c’est aussi une médiation, puisque cet acte me permet de pénétrer dans l’esprit de l’autre, me rappelant chaque fois que l’intime est universel. Nous ne sommes pas seuls. Ni tous pareils. Et pourtant, les romans nous confirment que tout le monde patauge dans ces mêmes questions qui nous taraudent jusqu’à nous faire avaler des anxiolytiques ou inhaler de l’indica bien tassé afin d’arriver à dormir.

Pour découvrir ce pouvoir-là, il faut entrer dans les livres. Vraiment. Il faut en lire beaucoup. Des bouquins « qu’on n’aime pas » afin d’en trouver « qu’on aime ». Des livres « qui nous parlent » au moins un peu de nous, pas seulement de grand-papa et de sa mère.

Avant de faire lire du québécois d’autrefois, du québécois comme dans un cours d’histoire littéraire, il faudrait surtout faire lire. Et éviter que 98 % de la classe ne déteste le geste.

Ça tombe bien, comme je le disais plus haut, le Québec n’a jamais produit autant de littérature de qualité qu’aujourd’hui. Elle reflète l’ensemble des préoccupations des jeunes, elle leur parle de la société dans laquelle ils vivent. C’est à cette expérience qu’il faut les convier : lentement les amener à l’idée que, dans cette activité totalement anachronique qui consiste à décrocher du monde en marche, il y a un supplément d’âme qui les attend. Quelque chose qui aide un peu à vivre et à se comprendre. Ainsi qu’à comprendre les autres, ce qui nous manque cruellement en ces temps tragiquement égocentriques.

Pour que nos ados saisissent d’où nous venons, des extraits du Survenant dans le cours d’histoire suffiront. Au-delà de cette lecture, ce serait comme chercher à leur faire apprécier les transports en commun en les envoyant faire leur premier voyage en autocar entre Québec et Montréal dans une tempête de neige, derrière la déneigeuse…  

Ce qu’il faut surtout, c’est aider les jeunes à trouver leur réponse à ma question de départ : pourquoi lit-on des romans ? 

Et pour cela, nous devons transmettre le goût de la plongée en apnée dans ces mots qui peuvent prendre l’allure de murs infranchissables pour tant d’entre eux.

Je ne suis pas enseignant. Pas pédagogue non plus. Je ne suis qu’une anecdote. Un miraculé de la lecture, de ceux que l’on a bien failli dégoûter à jamais du roman avec ces « incontournables ».

Imaginez les jeunes d’aujourd’hui. La tête qui papillonne en ligne à cœur de jour. Tous ceux qui n’ont jamais vu un adulte prendre un livre. Et on propose comme remède culturel de les assommer avec une littérature qu’une bande d’adultes naïfs et bien intentionnés auront sélectionnée pour le bien de la nation.

Je termine comme j’ai commencé, avec une question : au fond, ces listes d’incontournables ont-elles une autre réelle fonction que de se donner bonne conscience ?

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