Pour gens de parole

Philippe Delerm nous donne le goût des mots avec des livres légers-sérieux ou sérieux-légers.

J’aurais souhaité vous parler d’un livre irremplaçable sur le rôle de l’écrivain québécois dans la société, d’un ensemble de textes réfléchis et intelligents, signés par une romancière de qualité. Écrits au fil des ans, ces essais abordent avec pertinence les rapports que l’auteur entretient avec la nation, la liberté, l’écriture, l’enseignement, l’amitié. Malheureusement, Monique LaRue publie De fil en aiguille dans la collection «Papiers collés», dirigée par François Ricard, aux éditions du Boréal, dont je suis un collaborateur, et si je lui avais consacré une chronique, l’on me taxerait d’être en conflit d’intérêts.

Je peux tout de même évoquer la passion que nourrit Monique LaRue pour les dictionnaires: les repas familiaux, écrit-elle, étaient servis avec un Petit Robert au coin de la table. Aujourd’hui, non seulement elle vérifie le sens des mots, mais elle annote ses dictionnaires dans la marge. Pourquoi cette habitude? Parce que, avoue-t-elle, «sa langue maternelle vient d’Europe et n’est pas tout à fait celle de sa mère». Je vous laisse méditer cette remarque qui dit si bien pourquoi la langue française nous est à la fois familière et étrangère.

Et si le français vous intéresse, que vous soyez étudiant, professeur, écrivain, journaliste, amateur de scrabble, cruciverbiste ou tout simplement curieux, une nouvelle collection de poche «Points», au Seuil, devrait vous titiller. «Le goût des mots», dirigée par Philippe Delerm (La première gorgée de bière), comprend à ce jour plusieurs titres réjouissants qui abordent le français avec érudition et désinvolture. «L’idée, dit Delerm, c’est de permettre à chacun de créer ses propres rapports avec les mots.»

Des enquêtes sur le rapport affectif qu’entretiennent les francophones avec leur langue démontrent qu’en Europe comme au Québec les locuteurs du français se sentent souvent incompétents quand il s’agit de bien la maîtriser, voire coupables de ne pas y arriver. Même après des années de pratique, le choix d’un mot et son orthographe peuvent inquiéter. Daniel Brandy, dans la préface de Motamorphoses, décrit bien le phénomène: «La peur ne date pas d’hier, c’est une peur historique. Gaulois balbutiants se mettant à Virgile pour grimper dans la hiérarchie de l’administration, paysans accrochés à leur terre et à leur langue, cachant leur patois et devant se plier aux mots de la ville.»

Frères humains, ayez pitié de ces milliers d’écoliers qui suent sang et eau en tentant de s’y retrouver dans les règles de la grammaire! «Le français, avec ses millions d’emprunts classiques, est devenu une langue théorique ne faisant pas un pas, ne bougeant pas une virgule sans la référence à maman latine morte depuis longtemps. Cet œdipe linguistique a été particulièrement dur à surmonter.» Il reste, dans cette perspective, à entreprendre une intéressante psychanalyse du français québécois.

C’est pour décrisper la langue, d’ailleurs, que Brandy nous présente ses étonnantes histoires de mots («chandail» vient de «marchand d’ail» aux Halles, à Paris, «cocktail» décrivait la queue coupée de chevaux anglais, «parking» a un ancêtre gaulois), qui nous font découvrir des accidents de parcours et des mutations inattendues.

Parfois, les philosophes s’amusent. Alain Finkielkraut, dans son Petit fictionnaire illustré, propose de fabriquer des mots nouveaux avec des pièces détachées de mots usuels, de les contempler et de leur donner une définition adéquate. Il offre en exemple des constructions de son cru: «toutriste», voyageur parti à l’aventure et auquel il n’est absolument rien arrivé; «altipute», prostituée des salons de sport d’hiver. Et ce mot dont je vous laisse à deviner la définition: «bourreaucratie».

«Le goût des mots» réussit à rassembler des livres sérieux, écrits avec légèreté, et des livres légers écrits avec sérieux. Dans la première catégorie, je pense au magnifique L’habit ne fait pas le moine, de Gilles Henry, une remontée aux origines d’expressions que nous utilisons souvent, par exemple «à la queue leu leu», «la foi du charbonnier», «découvrir le pot aux roses»,sans même nous demander d’où sortent ces phrases toutes faites. Après avoir parcouru ce petit livre, on se sent plein de nouveaux savoirs.

C’est la cata!, de Pierre Bénard, appartient à la seconde catégorie. Ce petit manuel du français maltraité est à la fois un rappel du sens des mots et l’expression d’un ras-le-bol à l’égard des néologismes, pléonasmes et autres «au niveau de» qui émaillent les informations quotidiennes. Bénard fait involontairement la preuve que les fautes de français que nous nous reprochons sont aussi fréquentes en France qu’au Canada. On souhaiterait que les journalistes s’en inspirent goulûment.

La collection comprend aussi un inédit d’Irène Nouailhac, qui évoque les difficultés de la langue écrite. Le pluriel de bric-à-brac justifie nos hésitations. De quel genre est «écritoire»? Féminin. Et «cuillerée» ne prend pas d’accent sur le premier «e»! Ainsi de suite. Un autre inédit, de Rémi Bertrand cette fois, Un bouquin n’est pas un livre, donne à voir les nuances qui distinguent les synonymes. L’auteur en profite pour suggérer que «mail» soit réservé aux messages d’amour et «courriel» aux missives d’affaires. Pourquoi, en effet, opposer des mots quand on peut créer des synonymes!

Pierre Enckell a de son côté consacré de nombreuses heures de sa vie à relever les perles du Grand Larousse (19e siècle), dans Que faire des crétins? Cette encyclopédie populaire prétendait répondre à tout; au sujet du crétinisme, l’époque était cruelle: «Tout crétin doit être transporté dans une autre contrée et là être soumis à une surveillance continuelle, afin de prévenir les excès d’ivrognerie et les abus d’onanisme.» Enfin, des huit premiers ouvrages de la collection «Le goût des mots», ma préférence va à Les deux font la paire, de Patrice Louis, un dictionnaire des couples célèbres, d’Adam et Ève à Sacco et Vanzetti, une façon déjantée de revoir l’histoire. Pourquoi ne pas s’instruire en se divertissant?

«Le goût des mots», collection dirigée par Philippe Delerm, aux éditions du Seuil, coll. «Points»: Que faire des crétins? P 1543; Motamorphoses, P 1544; L’habit ne fait pas le moine, P 1545; Petit fictionnaire illustré, P 1546; Le pluriel de bric-à-brac, P 1547; Un bouquin n’est pas un livre, P 1577; Les deux font la paire, P 576; C’est la cata!, P 1577. De 10,95$ à 13,95$.

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