Prête-moi ta plume

Comment appelle-t-on un écrivain qui accepte de se mettre au service d’une célébrité ? Parfois un biographe, parfois le dindon de la farce.

Les journalistes, on le sait, font de redoutables biographes. Toujours à l’affût du scoop, ils n’hésitent pas à mordre la main de leur sujet — surtout s’ils la prennent dans le sac. Les écrivains, qui cherchent plutôt à comprendre la nature humaine, n’ont pas l’instinct aussi carnassier. Lorsqu’ils s’essaient à raconter la vie de leurs contemporains (comme Yasmina Reza, qui, l’automne dernier, a publié un portrait du président français Nicolas Sarkozy), ils se font d’ailleurs reprocher leur indulgence, voire leur naïveté. Trois récents romans portant sur ce thème suggèrent même que les écrivains devraient s’en tenir aux personnages fictifs, parce qu’ils se laissent emberlificoter quand ils se frottent aux personnes réelles.

Comme son titre l’annonce, Portrait de l’écrivain en animal domestique, de Lydie Salvayre, raconte les humiliations d’une romancière qui, par besoin d’argent autant que par curiosité, devient la biographe personnelle de Tobold, un magnat du fast-food en mal de publicité. Durant 10 mois, elle sera chargée de consigner (et de glorifier) les moindres faits et gestes de ce monstre inculte et égocentrique ainsi que son « évangile » néolibéral. Elle croit d’abord faire une bonne affaire en troquant sa vie d’intellectuelle contre l’opulence d’une résidence new-yorkaise, les voyages en jet privé, les night-clubs où se côtoient les célébrités. Mais elle ne tarde pas à déchanter lorsque son patron la fait passer pour son escort girl et entreprend de la dresser comme un chien.

Cette femme qui espérait s’imposer par son talent prend conscience que les riches traitent en égaux uniquement les artistes ayant fait fortune. Elle songe à reprendre sa liberté, mais trop tard : elle est déjà à demi domestiquée. « Saurais-je me déshabituer des bontés, des séductions, des perfides douceurs inhérentes au luxe ? » À force de se le demander, elle en vient à considérer la littérature comme définitivement supplantée par l’hégémonie économique. « Ma nature artistique va se dévoyer dans cette affreuse corvée », se désespère-t-elle, « ma nature artistique va s’avilir et tout mon être avec. »

Si les écrivains-biographes risquent d’être bernés par leur sujet, c’est peut-être aussi par déformation professionnelle : ils n’ont en effet aucune peine à gober les chimères qu’on leur raconte, puisque leur imagination y trouve toujours quelque explication plausible. Telle est du moins la théorie du romancier et anthropologue catalan Albert Sánchez Piñol. Dans Pandore au Congo, il met en scène un auteur de romans à trois sous qui se révèle encore plus crédule que ses lecteurs. Ce Tommy Thompson est chargé par un avocat de recueillir le témoignage d’un gitan accusé d’avoir assassiné ses deux employeurs anglais durant une expédition dans la jungle congolaise, et d’en tirer un récit qui prouvera son innocence. « Vos petits romans ont distrait de nombreuses personnes, dit l’avocat à Thompson. Vous avez maintenant l’occasion d’en sauver une. »

L’histoire du gitan, pour être palpitante, n’en est pas moins abracadabrante. Selon lui, les deux Anglais auraient été tués par des guerriers tectons — des êtres livides à six doigts vêtus d’armures de pierre, venus d’une mégalopole construite sous l’écorce terrestre. Le gitan prétend avoir été l’amant de l’une d’entre eux, la brûlante Amgam, source de plaisir inépuisable. Thompson, étonnamment, ne mettra jamais en doute la parole du prisonnier, au prix de sa propre crédibilité. Sa naïveté, il l’explique ainsi : « Voici un conte : Un serpent affamé s’approche d’un oisillon, l’oisillon voit venir le serpent. Pourquoi l’oisillon ne fuit-il pas ? Parce qu’il veut connaître la fin du conte. »

Le danger d’être pris dans les rets de son sujet est encore plus grand si celui-ci est un autre écrivain. Le journaliste britannique Andrew Wilson doit en savoir quelque chose, lui qui a déjà publié une biographie de la très opaque auteure de romans policiers Patricia Highsmith. Le narrateur de son premier roman, La langue du mensonge, paiera très cher cette leçon — et pourtant, il est lui-même un inquiétant manipulateur. Il rêve d’écrire, il n’y arrive pas. Le jour où il est engagé comme homme de compagnie par un écrivain célèbre qui vit reclus depuis 20 ans dans son palazzo vénitien, il y voit l’occasion de se faire un nom facilement et décide de devenir son biographe. En cachette, parce que l’autre ne veut rien révéler. « Je me sentais habité par une nouvelle motivation, une curiosité dévorante, le désir d’en savoir plus », dit-il en se mettant à la recherche de cadavres dans les placards. Mais l’écrivain l’observe aussi, et les rôles seront bientôt inversés…

Une plume, pour un écrivain, c’est un peu comme son âme. Qui prête la sienne risque de ne plus jamais la revoir.

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Portrait de l’écrivain en animal domestique, par Lydie Salvayre, Seuil, 239 p., 24,95 $.

Pandore au Congo, par Albert Sánchez Piñol, Actes Sud, 447 p., 39,95 $.

La langue du mensonge, par Andrew Wilson, Albin Michel, 320 p., 29,95 $.

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ET ENCORE…

Lydie Salvayre est une pédopsychiatre de 60 ans qui a publié une quinzaine de romans satiriques. Fille d’un couple de républicains espagnols réfugiés en France, elle a grandi dans un village près de Toulouse et vit maintenant dans la région parisienne. Elle dit lire constamment des ouvrages de philo « sans rien comprendre ». Adepte de danse, elle est très fière d’avoir remporté un concours de twist quand elle avait 20 ans.

Albert Sánchez Piñol est un anthropologue espagnol de 42 ans, membre du Centre d’études africaines de Barcelone, qui a aussi écrit des nouvelles et des essais satiriques sur la dictature. Il a entrepris, avec son premier roman, La peau froide, une « trilogie des éléments » sur l’eau, la terre et l’air, dont Pandore au Congo est le deuxième volet. Il écrit en catalan, mais il est traduit en 30 langues.

Andrew Wilson est un journaliste britannique né en 1967 dans le Lancashire. Il a travaillé pour divers quotidiens londoniens, dont le Guardian, et s’est fait un nom grâce à une série de reportages sur la prostitution masculine. Il a remporté le prix Edgar Allan Poe pour sa biographie de Patricia Highsmith, l’une des reines du roman policier.

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EXTRAITS

« J’étais sur des charbons ardents. Ce dernier développement était le rêve de tout biographe. Le sujet en assassin potentiel : je pouvais difficilement trouver mieux. »
Andrew Wilson

« La seule chose que je regrettais était que ce fût l’histoire d’un autre. D’avoir dû me transformer en parasite des aventures d’un autre pour obtenir un bon récit. »
Albert Sánchez Piñol

« Et l’idée se renforçait dans mon esprit que j’avais fait une folie en m’enchaînant à un homme qui m’inspirait la même frayeur que mon père défunt, un homme qui me traitait en animal domestique, un homme qui offensait constamment mon amour-propre, qui froissait ma nature d’artiste… »
Lydie Salvayre