Preux chevaliers de la Mauricie!

Plus de 2 000 mordus du Moyen Âge sont attendus en Mauricie en août. Leur terrain de jeux — le Duché de Bicolline — est un moteur touristique inattendu. Elfes et chevaliers relanceront-ils la région ? Des entrepreneurs audacieux en rêvent !

Photo : Bicolline

L’homme qui se tient au milieu d’une dizaine de guerriers portant fièrement la croix rouge des Templiers a une étrange allure, avec son épée en mousse imitation métal. « Une fois rendus dans le bois, tout ce qu’on voit, on le tue ! » ordonne-t-il à ses troupes. Autour d’eux, sur la grande plaine ponctuée de bosquets, se côtoient des elfes aux oreilles pointues, des chevaliers médiévaux protégés par leur bou­clier rouge et blanc, des hommes en kilt, torse nu. Un ange à l’auréole démesurée fait tournoyer son épée au-dessus de sa tête pendant qu’un Jésus prêche la paix aux combattants !

Bienvenue à la grande bataille du Duché de Bicolline, qui réunit chaque année pendant une semaine, en août, près de 2 000 amateurs de jeux de rôle médiévaux grandeur nature.

Les habitants de Saint-Mathieu-du-Parc ont d’abord cru à une secte lorsqu’ils ont vu ces elfes et chevaliers débarquer dans leur village, à l’entrée du parc national de la Mauricie, en 1996. Olivier Renard, un des initiateurs, s’était alors promis de faire de la grande bataille du Duché de Bicolline le plus important rendez-vous du genre au Canada. Il a tenu parole.

Le Duché est aussi vaste que le parc du Mont-Royal. Les con­quêtes et les défaites s’y vivent dans un décor naturel de forêts et de ruisseaux. Deux « villages » médiévaux ont été bâtis au fil du temps par les adeptes – à leurs frais – et par la Coopérative de solidarité du Duché de Bicolline. Des constructions en bois à colombages cohabitent avec les tentes chamarrées d’une tribu arabe et avec le navire de pirates qui a servi de décor au film québécois Matusalem (1983).

Tous les participants, qu’ils débarquent pour une journée, quelques jours ou la semaine, doivent être costumés et acquitter les droits d’inscription, qui vont de 30 à 265 dollars, selon l’âge et le forfait. Une police du décorum – formée de bénévoles – traque les anachronismes. Pas question de déambuler avec un sac-poubelle en guise de pour­point. Quand le prix de certaines armures frise celui d’une voiture d’occasion, on aime que tous fassent un effort pour se lancer dans l’histoire.

La grande bataille, c’est un peu le Noël de ces fous des jeux de rôle en chair et en os. Des centaines d’adultes, d’enfants, de vieux, de jeunes et de plus en plus de familles, venus d’aussi loin que l’Abitibi ou Washington, s’amusent à se prendre pour d’autres, à vivre sans électricité, sans montre, sans voiture. Des scénaristes imaginent les grandes lignes de la bataille sur la plaine, mais le déroulement de la partie, les alliances que nouent les Hobbits avec des soldats romains, par exemple, relèvent de la géopolitique interne. Le tout dans une ambiance souvent bon enfant. « Je voudrais dénoncer un guérisseur. Visiblement, ses pouvoirs ne marchent qu’à moitié », clame un blessé en rampant aux pieds d’un seigneur sur le champ de bataille.

« Un des grands plaisirs à « Bico », c’est de prendre un break de soi-même en racontant des tas d’âneries », dit en riant Rond d’cuir, de son vrai nom Isaac Tremblay, 36 ans, copropriétaire de la brasserie coopérative Le Trou du diable, à Shawinigan. Il aime se retrouver dans le bâtiment de bois qu’il a construit sur le site avec ses chums, et voir ses deux enfants, de six et neuf ans, s’amuser aux aventures pré­parées pour eux.

Le moine-soldat Rémi Arsenault, camionneur de Drum­mond­ville, s’est découvert une vocation de maître de jeu auprès des jeunes. « À 56 ans, je suis à moitié mort après une heure de bataille avec des adultes, rigole ce bon vivant. Pour les enfants, on organise des quêtes et on s’amuse comme des fous. »

À quelques minutes à pied de la loge de l’armée régulière, une courtisane membre de la « tribu des hommes bleus » se repose à l’ombre de sa paillote pendant que ses enfants jouent dans le cours d’eau. Elle se décrit comme une espionne. « Dès que la nuit tombe, je pars en quête d’information. Les hommes ont tendance à beaucoup parler quand ils reviennent de la bataille… »

En plus de réjouir les amateurs de jeux de rôle, le Duché de Bicolline représente une nouvelle activité économique dans cette région durement touchée par les fermetures d’usines de pâtes et papiers survenues au cours des dernières années. « Con­trairement à la forêt, qui a longtemps fait vivre la région, les rêves sont une ressource inépuisable », dit Olivier Renard, 43 ans, président de la Coopérative de solidarité du Duché de Bicolline. L’organisme a d’ailleurs remporté, en mars dernier, un des Grands Prix du tourisme de la Mauricie, pour son rayonnement dans la région.

La Mauricie se classe au 15e rang sur les 18 régions du Québec quant au revenu par habitant, selon l’Institut de la statistique du Québec. Mais avec sa faible densité de population – 7,4 habitants par kilomètre carré, contre plus de 30 en Estrie -, les acti­vités dans la nature s’imposent d’elles-mêmes. Et peuvent générer de nouveaux revenus si la région place bien ses billes.

L’auteur Bryan Perro (Amos Daragon), qui a élu domicile à Saint-Mathieu-du-Parc, a été élevé à l’ombre des grands pins de Saint-Jean-des-Piles. Il a connu les fermetures d’usines, l’exode des jeunes. « Depuis quelques années, avec le tourisme et l’envie des gens de se prendre en main, le moral revient. La Mauricie devrait davantage tabler sur les contes et les légendes pour attirer les visiteurs. »

Lui-même contribuera cet été à promouvoir cette vocation touristique par deux activités, une à la Cité de l’énergie de Sha­winigan (texte et mise en scène), l’autre au Duché de Bicolline (participation au scénario).

Cette volonté de parier sur le rêve et l’imaginaire ne découle pas de plans d’affaires savants, mais de rencontres fortuites et de hasards… géographiques : le conteur Fred Pellerin, ambassadeur de l’imaginaire fantastique au Québec, est né dans un village voisin, Saint-Élie-de-Caxton. Ajouterait-on une pincée de poudre de perlimpinpin au lait des bébés, en Mauricie ?

Bryan Perro a sa théorie. « Les gens de la Mauricie ont un espace intérieur plus grand qu’ailleurs. Une gigantesque rivière l’habite, mais aussi la forêt. Des rêveurs sont venus ici, nos ancêtres, pour créer une ville qui devait être plus grosse que New York ! » dit-il, soulignant que Shawinigan est basée sur le même modèle d’urbanisme que New York, avec sa rue commerçante, la 5e, son hôtel de ville semblable à celui de New York, ses parcs… « Avant ces rêveurs, poursuit l’écrivain, la terre était habitée par d’autres créatures fantastiques, imaginées par les Attikameks. Un territoire, on l’habite avec sa maison, mais aussi avec son imaginaire, qui reste en héritage. »

Changer la vocation d’une région bouscule les mentalités. Ainsi, à Saint-Mathieu-du-Parc, les voisins ont d’abord posé un regard suspicieux lorsque le Duché de Bicolline a commencé ses activités sur un terrain appartenant à un des joueurs, Luc Lavergne. Puis, peu à peu, les relations se sont améliorées. Des propriétaires de parcelles voi­sines ont accepté de vendre ou de louer leurs terres à la Coopérative. Et la municipalité a pris conscience du potentiel que représentait une telle initiative.

Elle vient de signer une entente de trois ans avec la Coopérative : elle versera 20 000 dollars par an pour l’organisation de fêtes d’Halloween hors de l’ordinaire, une activité démarrée il y a quelques années par des bénévoles qu’a recrutés Bicolline. La caisse Desjardins donne 10 000 dollars par an.

En 2011, cette fête organisée en fin de journée et en soirée a attiré à Saint-Mathieu-du-Parc – une municipalité de 1 475 habitants – près de 5 000 personnes, dont les trois quarts venaient de l’extérieur de la région. « La file de voitures commençait plusieurs kilomètres avant le vil­lage, c’était de la folie », raconte Claude McManus, conseiller municipal. Sous l’impulsion des créatures fantastiques recrutées parmi les joueurs de Bicolline, la quête des bonbons a pris des allures de chasse au trésor géante, avec monstres en cage, fantôme de capitaine de bateau pirate et feux d’artifice ! Ce succès pousse la municipalité à repenser sa logistique. L’automne prochain, les visiteurs auront accès à un village piétonnier et à une activité plus longue.

Au Duché même, la grande bataille d’août constitue le clou des activités, mais d’autres festivités s’y tiennent le reste de l’année. Parmi elles, six ou sept campagnes (moins imposantes que la grande bataille), le Bal Pourpre, une fête costumée qui réunit plus de 600 personnes, en mars, et le Marché de Pontipiolle (les 22 et 23 septembre), où l’on fait ses courses dans un décor de Nouvelle-France.

Olivier Renard voit plus grand encore. Il imagine maintenant la construction d’une véritable cité médiévale fantastique, avec des quartiers thématiques, des ruelles, un souk arabe, une auberge. « Ins­tallé dans une maison de style 12e siècle, vous pourriez recevoir un mystérieux message pour un rendez-vous à 22 h en bas des murailles… », rêve-t-il.

Pour l’instant, la Coopérative projette de construire 40 bâtiments d’ici l’automne 2014. Évalué entre 12 et 15 millions de dollars, ce Bicolline 2.0, financé par les pouvoirs publics et des partenaires privés – les détails seront annoncés cet automne -, pourrait accueillir une clientèle plus large. Au programme, entre autres, des semaines thématiques à saveur de Nouvelle-France ou des médiévales fantastiques. « On parle de ce projet depuis 1998 », dit Éric Dubé, 45 ans, dont de très nombreux joueurs portent les armures qu’il façonne depuis 15 ans. Pour ce passionné de Bico, qui en est devenu le caméraman officiel, la nouvelle cité donnera un élan sans précédent à cet univers hors du commun.

Michel Archambault, titulaire de la Chaire de tourisme Transat, à l’UQAM, est plus nuancé : « C’est vrai qu’une partie des touristes veulent vivre des expériences où ils sont partie prenante de l’action, mais pas la masse. »

Sur papier, l’idée d’agrandir le Duché semble séduisante, mais une chicane de clôture assombrit l’horizon : le terrain sur lequel se trouvent 80 % des bâtiments actuels fait l’objet d’un litige. Son propriétaire, Luc Lavergne, et la Coopérative de solidarité de Bicolline ne s’entendent plus sur les modalités de location. Le drakkar et les cabanes d’un ou deux étages – dont certaines ont coûté plusieurs milliers de dollars à leurs propriétaires – devront être déplacés sur une autre partie du domaine d’ici la fin du bail, en octobre 2013.

« On ne pourra pas déplacer notre bâtiment où l’on couchait à 20, cela coûterait trop cher », dit le ranger Estéban, de son vrai nom Steven Kirouac, 42 ans, de Saint-Mathieu-du-Parc. Comme quelques membres de la Coop, ce formateur de combat médiéval dans les écoles primaires envisage d’aller voir ailleurs. Il évoque notamment Val-Estrie, qui offre depuis peu un parc médiéval à quelques kilomètres de Sherbrooke.

Avant de se lancer dans le projet de cité, la Coopérative doit régler cette question de déménagement. Si de nombreux joueurs décident de plier bagage, l’avenir de Bicolline prendra une nouvelle direction. Finalement, les scénaristes n’auront peut-être pas à peaufiner un enjeu pour la bataille de l’été 2012. Il semble déjà tout trouvé…

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Photo : Bicolline