Projet Sao Tomé

Extrait du roman Projet Sao Tomé, de Michel Jobin, avec l’aimable autorisation des éditions Alire. 

PREMIÈRE PARTIE

1.01 — WASHINGTON, D.C., LUNDI 1ER AVRIL

À la tombée de la nuit, un nuage de bruine et de brouillard avait enveloppé la ville. Dans les confins de L Street, une Chevrolet Cruze aux vitres teintées se fondait dans le paysage. Bien qu’elle fût bleu foncé, la grisaille ambiante rendait sa couleur imperceptible. Planqué dans la voiture, Tom Hendrix observait, incognito. Pour un agent en filature, la météo n’aurait pas pu être meilleure.

L’agent de la CIA venait de passer une heure stationné entre deux rangées de vieilles maisons de ville géorgiennes. Durant ce temps, un seul piéton s’était aventuré sur les trottoirs défoncés du quartier. Un ivrogne, qui s’était arrêté pour pisser contre une voiture pas très loin avant de poursuivre son chemin en titubant. Quant aux voitures, elles semblaient elles aussi éviter avec soin les environs. Depuis sa position, Tom en avait vu passer au plus cinq ou six.

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Le type qu’il avait pris en filature était entré seul dans ce qui semblait être un entrepôt ou une usine désaffectée. Normalement, personne n’en aurait été témoin. Tom avait terminé sa journée de travail normale à dix-sept heures. Mais ce soir-là, il n’avait pas envie de passer une autre soirée à regarder des DVD dans l’appartement anonyme de l’immeuble de Columbia Heights où il logeait depuis son retour précipité du Yémen, alors il avait décidé de faire un peu de zèle. Sans compter que, depuis quelques jours, il trouvait sa cible de plus en plus nerveuse.

Tom récupéra une canette de Red Bull dans la boîte à gants. Il l’ouvrit. But une première longue gorgée tout en jetant un regard vaguement dégoûté sur les alentours.

Il n’aimait pas Washington. Pas seulement ses mauvais quartiers, comme ici, mais toute la ville. Tout ce qu’elle représentait. Parmi ses collègues, c’était un sentiment partagé. Ici, tout le monde était trop propre, trop lisse. Une ville de salons où l’on passait son temps à discuter et à bien paraître pendant que des types comme lui se tapaient le vrai travail dans les tranchées. Celui qui permettait de préserver l’empire. Les civils, eux, ne faisaient qu’en profiter.

À la fin de son entraînement à la Ferme, la CIA l’avait tout de suite envoyé à l’étranger. Dans le Golfe. En six ans, Tom n’était revenu qu’une seule fois aux États-Unis pour une brève visite. New York lui manquait, bien sûr, c’était sa ville, mais jusqu’à ce qu’une voiture piégée fasse exploser la station de Sanaa et force l’Agence à rapatrier tout le monde, il avait été bien content d’oublier Langley et ses intrigues de palais. Tom Hendrix était un homme de terrain, pas un rond-de-cuir. En attendant de le redéployer, l’Agence l’avait affecté à une série de tâches routinières, la dernière en date étant une surveillance exploratoire de John Heinz, un chercheur au US Materials Institute soupçonné d’arrondir ses fins de mois en vendant des renseignements aux Chinois.

L’apparition d’une paire de phares interrompit les réflexions de Hendrix. Une voiture de patrouille du MPDC s’engageait dans L Street depuis 5th Street NE. Elle venait lentement dans sa direction. À bord, les policiers municipaux scrutaient les alentours avec attention. On aurait dit des gardes de sécurité en train de faire une ronde de nuit. Invisible derrière ses vitres teintées, Hendrix pencha la tête pour vider sa canette de Red Bull et il leur adressa une grimace. Quelques instants plus tard, l’auto-patrouille disparut.

Si les policiers avaient emprunté le même trajet trente secondes plus tard, tout aurait été différent. Mais il se trouve qu’ils n’étaient plus dans le décor lorsque John Heinz bondit hors de l’entrepôt en faisant claquer la porte contre le mur de briques.

Le chercheur, visiblement hors d’haleine, traversa la rue en courant.

         Qu’est-ce qui est en train de se passer ici? pensa Tom, qui se redressa dans son siège.

Le manteau de Heinz était déchiré à l’épaule. Son visage arborait une blessure à la joue gauche, en plus d’une expression de terreur pure.

Lorsqu’il arriva à la hauteur de sa Volvo gris foncé, Heinz tira sur la poignée, mais la portière était verrouillée. Pris de panique, le chercheur fouilla dans ses poches tout en multipliant les coups d’œil vers l’entrepôt. Lorsque Heinz mit la main sur ses clés, un Chinois sortit à son tour du bâtiment. Il avait les cheveux en bataille et le regard mauvais.

         Qu’est-ce qui s’est passé là-dedans? se demanda Tom.

Le Chinois fonça vers Heinz.

Selon la procédure normale, Tom Hendrix aurait dû signaler l’événement et demander du renfort. Mais comme il ne devait même pas se trouver là et qu’il n’avait pas envie de se farcir la litanie de questions qui n’aurait pas manqué de suivre, il laissa tomber sa canette de Red Bull vide sur le siège du passager et bondit hors de la Cruze.

Les deux hommes se trouvaient à une dizaine de mètres de lui.

Le Chinois empoignait déjà le chercheur lorsque Hendrix arriva à leur hauteur.

Sans hésiter, l’agent de la CIA lui décocha une violente droite dans les côtes.

Le Chinois émit un grognement étouffé et relâcha son étreinte sur Heinz, qui en profita pour se dégager. Tom enchaîna avec une gauche au visage. Le Chinois répliqua en un éclair avec un violent coup de genou. Tom vacilla, mais il répliqua avec un autre coup de poing au visage.

Le coup porta.

Le Chinois tomba à la renverse en secouant la tête. Il avait l’air sonné. Tom se précipita sur lui pour achever de l’assommer, mais son adversaire porta soudain une main à sa taille avant de bondir vers lui, poing tendu devant.

Tom évita la lame de justesse.

Un centimètre plus à gauche et il la prenait en plein ventre. Au lieu de quoi, il agrippa le bras armé à deux mains tout en assénant de violents coups de genou à l’assaillant.

L’homme n’était pas très grand, mais il était costaud et dur à la tâche. Ils luttèrent avec ardeur pour le contrôle du couteau jusqu’à ce qu’ils perdent pied tous deux.

Tom sentit la panique l’envahir.

La lame, éviter la lame.

Alors qu’ils tombaient, Tom concentra toutes ses

forces sur cet objectif. La chute ne prit sans doute pas plus d’une demi-seconde, mais dans son esprit elle s’allongea en un moment de quasi-éternité.

Lorsqu’ils s’échouèrent enfin au sol, un éclair parcourut le visage du Chinois. Ses traits se figèrent.

         Merde, pensa Tom.

Il connaissait bien cette expression. Il l’avait déjà observée à plusieurs reprises.

Il se laissa rouler sur le côté et, pendant un bref instant, son regard croisa celui de Heinz, maintenant installé derrière le volant de sa Volvo. Médusé, le chercheur semblait se demander d’où avait bien pu sortir Tom, mais il n’attendit pas la réponse et disparut dans une furieuse accélération sur l’asphalte mouillé.

Tom Hendrix se leva et regarda autour de lui.

Il ne voyait personne. Pas plus dans la rue qu’aux fenêtres des quelques maisons en rangée voisines.

Vite. Il fallait faire vite.

Tom alla récupérer sa voiture et l’immobilisa à côté du Chinois, le moteur toujours en marche.

Il ouvrit le coffre arrière, souleva le fond. Prit la toile pliée qui reposait sur le pneu de secours et la déplia en toute hâte. Ensuite, il empoigna le cadavre. C’était vrai que la mort alourdissait les corps. Il l’avait maintes fois vérifié. À vue de nez, le type devait peser dans les cent cinquante ou cent soixante livres. Pourtant, tout flasque et inerte, il paraissait beaucoup plus lourd à Hendrix. C’était comme soulever une poche de gravier, avec cette masse qui s’étalait sous ses doigts.

Après avoir laissé tomber lourdement le cadavre dans le coffre, Tom jeta un bref coup d’œil circulaire aux alentours puis il monta à bord de la Cruze et s’en alla.

En quittant la ville, Tom Hendrix prit soin de respecter tous les feux de circulation et de ne surtout pas dépasser les limites de vitesse.

La pluie commença à tomber. Dans le calme de l’habitacle, son rythme cardiaque finit par redescendre, sa respiration devenir plus régulière. La douleur fit alors son apparition. Aux côtes, à l’abdomen, au bas du dos. Rien de très grave, mais le Chinois lui avait quand même asséné quelques solides coups. L’agent allongea le bras vers la boîte à gants. En tira une nouvelle canette de Red Bull qu’il vida d’un trait. Il remarqua alors les éraflures sur ses jointures, maculées de plaques de sang séché. Merde, ça va laisser des traces, pensa-t-il avant de se mettre à nettoyer le sang avec un mouchoir imbibé de salive.

La soirée avait pris un tournant imprévu. Mais en tant qu’agent de la CIA, il savait comment faire face à l’imprévu. C’était devenu pour lui une seconde nature. Tandis qu’il roulait vers la vallée de Shenandoah, à une heure au sud-ouest de Washington D.C., il se concentrait sur la prochaine tâche à accomplir.

Cette partie de la Virginie renfermait des milliers de grottes creusées dans ses collines de calcaire. Durant son année d’entraînement de recrue de la CIA, l’agent les avait sillonnées à plusieurs reprises avec des collègues issus de la région. Tom se souvenait en particulier d’une caverne où se trouvait un puits si profond qu’il était réputé sans fond. L’endroit idéal où disposer d’un cadavre, avaient-ils décrété en blaguant à moitié.

La pluie avait cessé, mais la fraîcheur de la nuit le surprit. Sur le bas-côté du chemin de terre isolé où il s’était arrêté, son haleine se condensait en un long panache à chaque expiration. Sans perdre de temps, Tom alla ouvrir le coffre de la Cruze.

Dans la lumière blafarde qui jaillit, il fit les poches au cadavre et trouva un portable ainsi qu’un portefeuille. Une carte d’identité désignait l’homme comme étant Weng Juyang, rédacteur à l’agence de presse chinoise Xinhua. Son permis de conduire établissait son domicile à New York sur West 53rd. Tom empocha le tout et repoussa un examen plus approfondi à plus tard. Il referma les bords de la toile de plastique sur le cadavre puis il le chargea sur son épaule et se mit en chemin.

La caverne se trouvait à quelques minutes de marche au bout d’un sentier pédestre s’enfonçant dans les bois. Le sol était boueux et glissant. Tom dut se concentrer pour ne pas tomber, avec ce lourd poids sur les épaules. Il était à peu près du même gabarit que le Chinois. Cinq pieds sept pouces, cent cinquante livres. Dans une forme correcte, mais sans plus. Pas vraiment du genre à fréquenter les gyms.

La grotte était comme dans son souvenir. Entrée en demi-lune de taille réduite – au maximum deux personnes pouvaient y pénétrer côte à côte – qui menait à une vaste pièce où ruisselait un petit cours d’eau. Tom avança prudemment. L’intérieur de la caverne était plongé dans une totale obscurité. Il se souvenait que le puits se trouvait complètement à droite derrière une paroi rocheuse qui montait à peu près à la taille.

Il y balança d’abord le couteau. En frappant les parois, l’arme produisit deux petits sons étouffés, puis plus rien. Comme si elle s’était évaporée dans la chute. Ensuite, il se débarrassa du corps enroulé dans la toile de plastique.

Tom était trempé de sueur. De retour sur le sentier, il trouva d’abord la fraîcheur de l’air apaisante. Libéré du poids du cadavre, il avança rapidement. Tandis qu’il revenait vers sa voiture, il avait conscience que ses traces de pas étaient en train de s’imprimer nettement tout au long de son parcours. Il allait devoir se débarrasser de ses souliers avant la fin de la nuit.

En arrivant à la voiture, il grelottait déjà. La fraîcheur humide de la nuit transperçait ses vêtements de citadin. Dans la voiture, il régla le chauffage au maximum. Il aurait pris une gorgée de Jim Beam à l’instant, mais ça devrait attendre son retour à la maison.

Bientôt, il eut quitté les sombres collines de la vallée de Shenandoah. À l’heure qu’il était, la pluie avait probablement déjà nettoyé tout le sang laissé par Weng Juyang sur le trottoir de L Street. Son cadavre avait disparu de la surface de la Terre sans laisser de trace. Le seul témoin de la scène, John Heinz, n’avait aucun intérêt à faire des vagues. Quant à lui-même, il n’était pas officiellement en service. La surveillance qu’il était tenu de faire se limitait pour l’instant aux heures normales de bureau. Donc si quoi que ce soit venait à ses oreilles, il n’avait qu’à feindre la plus totale ignorance.

N’empêche. Heinz avait bel et bien vu son visage. Je devrais peut-être faire quelque chose à propos de lui, pensa-t-il.

La sonnerie de son portable interrompit ses réflexions. Il allongea le bras pour saisir l’appareil dans le vide-poches. C’était Vicky, une barmaid qu’il fréquentait à ce moment-là.

—   Je te rejoins chez toi ? fit-elle.

—   Tu ne vas pas au bar ?

—   Pas ce soir. Ce n’est pas de ça que j’ai envie.

Hendrix n’aurait pas dit non. Vicky avait un corps

canon et elle savait comment s’en servir. Mais il devait encore s’occuper de sa voiture. En plus, il préférait éviter de montrer ses jointures charcutées à qui que ce soit le soir même.

— Désolé, je suis encore au travail et j’en ai pour longtemps, mentit-il à moitié.

— Le Département d’État ne peut pas se passer de toi ce soir ?

Pour elle, Tom Hendrix occupait un poste d’analyste dans ce ministère. Couverture classique pour un agent de la CIA.

— Il semble que non. Allez, je te rappelle.

Tom se mordit la lèvre en déposant son portable. Ça lui aurait vraiment tenté. Mais il devait absolument tout mettre en œuvre pour respecter le Onzième Commandement de l’Agence.

Dans le cadre de ses fonctions, un agent pouvait avoir à mentir, voler, dissimuler, contrevenir aux lois, et même à tuer. C’était entendu, cela faisait partie des risques du métier. Une seule chose était formellement interdite. Durant leur entraînement, on leur avait répété ad nauseam : « Vous pouvez faire à peu près n’importe quoi, mais quoi que vous fassiez, surtout, ne vous faites pas prendre… »

La suite ? Dans le livre…

 

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