Quand 26 dramaturges se font prendre au mot

Les mots vivent, prennent du galon, sont dévalués. Vingt-six dramaturges, dont Guillaume Corbeil et Rébecca Déraspe, participent à 26 lettres : Abécédaire des mots en perte de sens, au Théâtre d’Aujourd’hui, à Montréal.

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Guillaume Corbeil et Rébecca Déraspe – Photo : Christian Blais

Les mots ne sont pas des objets finis que fige le dictionnaire. Après le printemps 2012, « rouge » ne voulait plus dire tout à fait la même chose, tout comme « entrepreneur en construction » a perdu quelques plumes durant les travaux de la commission Charbonneau. Les mots vivent, prennent du galon, sont dévalués. Vingt-six dramaturges participent à 26 lettres : Abécédaire des mots en perte de sens, opération de sauvetage, ou de condamnation, de quelques-uns de ces termes que notre époque ne ménage pas. Rébecca Déraspe et Guillaume Corbeil en sont.

Imaginé par Olivier Choinière, cet abécédaire est l’occasion pour les auteurs invités d’éclairer le sens actuel d’un mot par un texte de leur cru, que chacun livre lui-même au public. «Les mots nous sont attribués par Olivier Choinière, mais le traitement est libre, explique Rébecca Déraspe. Ça donne un mélange d’interventions très engagées, de propos plus intimes, de numéros pro­ches du stand-up comic… Il y en a pour tous les goûts !»

Chaque intervention prendra la forme d’une missive adressée à un interlocuteur choisi, lui, par l’auteur. Amie proche ou premier ministre, elle ou il recevra réelle­ment la lettre ! Guillaume Corbeil, auteur de la pièce à succès Cinq visages pour Camille Brunelle, dit combien l’entreprise l’effraie autant qu’elle le stimule. «Sans dévoiler mon mot [Choinière le leur a formellement interdit !], je peux dire que je m’adresse à Simon Brault et que je parle de médiation culturelle. Je suis terrifié, parce que je me sens soudainement responsable du sens de ce mot. Je ne veux pas simplement faire une pirouette pour amuser les spectateurs présents : je tiens à contribuer à la réflexion.»

Circuler à contresens

Tout en gardant le punch, les jeunes dramaturges reviennent avec bonheur sur la première mouture de l’Abécédaire, pré­sentée l’an dernier dans le cadre du Festival du Jamais Lu, un rendez-vous où on « casse » les textes. «On m’avait attribué “gérer”, raconte Rébecca. Comme nouvelle maman, j’avais alors eu envie de m’adresser aux conceptrices de Caillou, une émission où, à mon avis, on apprend de façon un peu trop appuyée aux enfants à “gérer” leurs émotions. Moi, ça m’inquiète cette idée, comme s’il fallait appliquer des règles de gestion dès la tendre enfance ! J’ai voulu dire que je souhaitais plutôt à ma fille, qui avait à peine un an, de “vivre” ses émotions.»

Guillaume, lui, avait hérité de la formule «Génération Y», associée à la lettre Y. «J’en avais profité pour dire mon inquiétude devant les dérives possibles de ce concept. En segmentant continuellement la société en différentes générations, il me semble qu’on trace trop de lignes, qu’on forme trop d’équipes, alors que fondamentalement, on est tous dans un même bateau.» À propos de générations, il souligne la cohabitation intergénérationnelle propre au concept d’Olivier Choinière. «Nous, des ti-culs comme Rébecca et moi, on se trouve assis aux côtés de Michel Marc Bouchard, Dominic Champagne, Carole Fréchette, Jean-Claude Germain, Larry Tremblay et autres noms importants de notre dramaturgie. C’est une chance extraordinaire.»

Et une raison de plus de soigner son langage !

(Les 10 et 11 décem­bre au Théâtre d’Aujourd’hui)

 

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