Quand André Malraux racontait « L’homme du 18 juin »

Il y a maintenant 80 ans que l’on commémore l’appel du 18 juin du Général de Gaulle, un cri de ralliement pour ceux et celles qui refusent la défaite.

Photo : Fondation Charles de Gaulle

Alors que tout apparait perdu pour la France en ce mois de juin 1940, et que l’armistice a déjà été proposé aux forces allemandes, cet appel est un cri de ralliement pour ceux et celles qui refusent la défaite. Ce message du Général de Gaulle, tout juste arrivé à Londres après avoir quitté une France au bord de l’effondrement, en est un d’espoir pour un pays occupé et maintenant vaincu. De Gaulle incarne alors la résistance et le refus de la soumission. Il dira : « J’étais la France ». Toute la stature du personnage se trouve captée dans ce moment. C’est la transfiguration d’un homme en personnage de l’histoire.

Dans Les chênes qu’on abat…, certainement l’un des plus beaux livres sur de Gaulle, l’écrivain André Malraux rend hommage à « L’homme du 18 juin ». Le livre de Malraux est le récit d’un ultime rendez-vous en forme de huis-clos. Nous sommes le jeudi 11 décembre 1969, André Malraux se rend à la Boisserie, la résidence privée de de Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises, pour un tête-à-tête entre deux hommes qui ont vécu par l’histoire et la littérature. Ce livre est un hymne au courage, au caractère, à la volonté. De Gaulle a quitté la politique quelques mois plus tôt et mourra dans moins d’un an. Fait ministre par de Gaulle lors de la prise du pouvoir en 1959, le Malraux de 1969 est redevenu écrivain à part entière, peut-être n’a-t-il jamais cessé de l’être.

La discussion s’étirera une heure tout au plus, bien que Malraux ait l’impression qu’elle dura une journée entière. C’est que Malraux à l’habitude de réinterpréter l’histoire. De la rendre plus vraie que le réel. Malraux écrivant sur de Gaulle, c’est comme surligner un récit déjà en majuscule. Avec lui, l’effet compte plus que les faits, ironiseront certains. Bref, Malraux fait de la littérature. De toute façon, c’est bien d’une rencontre entre deux figures historiques dont il s’agit, deux véritables personnages romanesques.

Il y a des mètres de livres au sujet de Charles de Gaulle sur les rayons des bibliothèques. Mais le livre d’André Malraux occupe une place à part. Il est seul dans sa catégorie. C’est le dialogue de deux hommes qui flottent au-dessus de leur époque, toujours prêts à plonger pour prendre les choses à bras le corps. En 1940, de Gaulle a cinquante ans. Il est un homme qui compte, mais il n’est pas encore « de Gaulle ». Sa statue d’homme d’État n’est pas encore érigée. Lors de cet entretien, tenu 30 ans plus tard, c’est avec une légende que Malraux a rendez-vous.

Une relation fusionnelle

En 1959, de Gaulle nomme Malraux ministre pour la deuxième fois. En effet, Malraux avait déjà été ministre du Général en 1945 pour un mandat qui ne durera que…deux mois. Cette fois-ci, Malraux aura la charge de la culture, fonction qu’il occupera jusqu’à la démission du président, 10 ans plus tard. Comme l’écrit Olivier Todd dans sa biographe de l’écrivain, « Malraux n’est pas premier ministre, ce qui ne lui déplairait pas, mais un des premiers parmi les ministres ». Comme de Gaulle, il a déjà tout un passé : écrivain primé du Goncourt à 32 ans avec La condition humaine, combattant en Espagne, militant de la décolonisation, figure de la résistance… Dans ses Mémoires d’espoir, de Gaulle décrit bien l’aspect singulier de la présence de Malraux au gouvernement: « À ma droite, j’ai et j’aurai toujours André Malraux. La présence à mes côtés de cet ami génial. […] Je sais que, dans le débat, quand le sujet est grave, son fulgurant jugement m’aidera à dissiper les doutes ». Peut-on dire mieux?

Lors de cette visite au Général, Malraux est un homme de 70 ans. Quelques années à peine le séparent de l’ancien président, alors retiré à Colombey pour y terminer ses mémoires. Hantés par ce que la postérité retiendra d’eux, les deux hommes se rencontrent au crépuscule de leur vie. Leur vision d’eux-mêmes aura été en définitive leur carburant vital. Deux hommes qui auront été à la fois en avance et en retard sur leur temps. Ils voulaient se projeter loin devant, mais le présent les décevait toujours. Tout semblait trop petit pour eux. « La grandeur est quelque chose qui va quelque part que l’on ne connaît pas », disait de Gaulle.

Charles de Gaulle, écrivain

Malraux sait à qui il a affaire. C’est que de Gaulle a non seulement un passé militaire et d’homme d’État, mais c’est aussi un grand écrivain. Ces Mémoires de guerre, publiées au cours des années 1950, puis ces Mémoires d’espoir, interrompus par sa mort, sont parmi les meilleurs textes de la littérature mondiale. Quiconque a eu la chance de les parcourir sait de quoi l’on parle. Ces livres ont énormément contribué à la légende de « L’homme du 18 juin ». C’est de ces fameux textes qui naissent de ce croisement entre politique et littérature. On pense à Chateaubriand, bien sûr, à Churchill aussi.

Ce dernier dialogue à la Boisserie, en Haute-Marne, se produit deux ans après le choc de mai 1968, qui fit vieillir prématurément à la fois de Gaulle et Malraux. Ils sont déjà des hommes du passé. C’est que les années 1960 auront signifié en France, mais aussi au Québec et aux États-Unis, un passage entre deux époques, une forme de basculement du monde. Dans Les chênes qu’on abat…, de Gaulle laisse d’ailleurs entendre qu’il a le sentiment d’assister aux funérailles d’un monde. Il n’y eut en effet plus d’autres de Gaulle après de Gaulle. On pourrait dire la même chose de Malraux.

Jean-Paul Sartre, qui aimait se présenter comme un anti-Malraux, disait de lui qu’il était un mystificateur. François Mauriac soutenait que, chez Malraux, la biographie comptait avant tout. L’essentiel des écrits de Malraux étant à saveur autobiographique, il est bien difficile de séparer la vie vécue de la vie qu’il aurait voulu vivre. Et sa relation fusionnelle avec de Gaulle aidant, c’est sa propre statue que Malraux dresse en faisant l’éloge du grand homme.

Les chênes qu’on abat… se lit à la fois comme un témoignage historique, un exercice de haute voltige intellectuelle, un rapport d’entretien, un roman et un poème. C’est un livre aux interprétations variables, comme tout ce qui est profond. Si, avec de Gaulle, tout semblait plus grand que nature, avec Malraux, tout est toujours plus enrobé, mystérieux, à la limite de l’expérience mystique. Du grand art.

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