Quand de Gaulle pensa au suicide

Un épisode méconnu de la Deuxième Guerre mondiale, la défaite de Dakar, a failli conduire le général de Gaulle au suicide, raconte l’historien Patrick Girard dans son dernier livre.

Quand de Gaulle pensa au suicide
Photo : Keystone

« Le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! » Ces mots, prononcés par Charles de Gaulle le 18 juin 1940, lorsqu’il appela à la poursuite du combat auprès des alliés britanniques malgré la défaite de la France – créant ainsi la Résistance -, laissent transparaître le caractère et la volonté indéfectible du personnage. Mais pour le général, une défaite en particulier a bien failli sonner le glas de ce qui a sans aucun doute été l’un des destins les plus exceptionnels du pays. La bataille de Dakar, pourtant méconnue, l’aurait mené au bord du suicide, selon un ouvrage qui vient de paraître.

En septembre 1940, accompagné des forces britanniques, de Gaulle guide les troupes résistantes de la France libre contre les soldats du régime de Vichy – collaborateurs des nazis – en Afrique occidentale française, quelques jours après avoir rallié à sa cause les pays colonisés de l’Afrique équatoriale française. La région, où sont cachées 900 tonnes d’or appartenant à la France, à la Belgique et au Portugal, est d’un intérêt tout particulier pour de Gaulle et Churchill, qui pourraient prendre le contrôle de l’Atlantique Nord en s’emparant du port de Dakar. Mais après trois jours d’affrontement, du 23 au 25 septembre 1940, les forces franco-britanniques constatent l’échec total de ce qu’ils avaient baptisé l’Opération Menace et se retirent. Météo exécrable, absence de coordination, renseignements obsolètes… rien ne va. La défaite est cuisante. Pour le général de Gaulle, c’est le début de la traversée du désert, qui le verra même… songer à s’enlever la vie.

Dans son livre De Gaulle, le mystère de Dakar, Patrick Girard évoque cet épisode sombre et méconnu de la vie du « général ». L’auteur, historien, journaliste et ancien attaché de recherche au Centre national de la recherche scientifique, a publié des romans historiques et des essais politiques, dont un livre polémique sur l’ancien président français Jacques Chirac, intitulé Chirac Petits meurtres en famille (2003).

L’actualité l’a joint au téléphone à Paris.

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à cet épisode méconnu de la Deuxième Guerre mondiale et de la vie de Charles de Gaulle ?

C’est une vieille histoire dont j’ai beaucoup entendu parler durant mon enfance, car mes parents ont appartenu à la France libre. Mais personne ne voulait vraiment en discuter. J’avais l’impression qu’on se heurtait à une conspiration du silence. C’était un sujet tabou. Autant on parlait de Mers el-Kébir, qui a été, le 3 juillet 1940, le premier affrontement entre le régime de Vichy et la Grande-Bretagne (NDLR : les Britanniques tuèrent environ 1 300 marins français pour que leur flotte ne tombe pas entre les mains d’Hitler), autant on cachait cette autre bataille qui a eu lieu à Dakar. Là-bas, pour la première fois, les Français libres se sont opposés par les armes à ceux de Vichy. Ça se produira ensuite en novembre 1940 au Gabon et, surtout, au printemps 1941 en Syrie. Mais on en parle peu parce que ça ne correspond pas à la version gaullienne de l’histoire, qui voudrait que de Gaulle ait été dès le début plébiscité par l’ensemble des Français hormis quelques collaborateurs notoires. J’ai donc eu envie d’en savoir plus.

Dans quel état d’esprit se trouve de Gaulle après la défaite ?

Il le dit lui-même dans ses Mémoires de guerre, avec une phrase dont on peut deviner que la concision cache beaucoup de choses : « Les jours qui suivirent me furent cruels. » En fait, d’après plusieurs témoignages, de Gaulle a même songé au suicide. Certains pensent qu’il aurait attenté à sa vie, d’autres disent que des légionnaires français mécontents de l’échec auraient voulu le jeter par-dessus bord et qu’il a été sauvé in extremis par le capitaine Pâris de Bollardière. Mais tous s’accordent pour dire que de Gaulle a véritablement songé à mourir.

À qui de Gaulle s’est-il confié quant à ses idées suicidaires ?

À l’amiral Thierry d’Argenlieu (NDLR : résistant français qui a commandé les Forces navales françaises libres lors de la bataille de Dakar, quand il était encore capitaine de frégate). Tous les témoins que j’ai pu interroger, comme Pierre Messmer ou le général Massu, m’ont confirmé qu’à l’époque, dans les troupes de la France libre, l’idée que de Gaulle a pendant un temps voulu mettre fin à ses jours circulait très largement.

Je cite aussi un autre témoignage dans mon livre. C’est celui de Philippe Dechartre, un gaulliste de gauche qui était secrétaire d’État à l’Équipement et au Logement en juin 1968, avec qui de Gaulle a eu une discussion intéressante. Passionné de Corneille, Dechartre évoquait la pièce Suréna, où il est question du suicide, quand de Gaulle lui a annoncé tout de go que lui-même y avait déjà songé, à Dakar.

Pourquoi aurait-il fait cela ? Sa responsabilité militaire était-elle engagée dans la mauvaise tournure de la bataille ?

Tout à fait. Lorsque les troupes françaises débarquent à Rufisque, à environ 20 km de Dakar, dans l’après-midi du 23 septembre, leurs adversaires n’ont bientôt plus d’obus ni de balles pour répliquer. Si les Français libres avaient continué à avancer en direction de la plage, ils auraient pu s’emparer de la ville puis gagner Dakar. Mais au dernier moment, parce qu’il a peur que ses propres navires soient pris dans la ligne de tir des destroyers et croiseurs de Vichy qui s’avancent vers la baie, de Gaulle donne l’ordre au détachement de la France libre de se replier. Et c’est l’échec. La version officielle dit qu’il ne voulait pas verser de sang français. C’est là, véritablement, un motif qui a été forgé après coup.

C’est donc un déshonneur personnel qui l’aurait mené à ces sombres idées ?

À mon avis, il était plutôt découragé. L’échec de Dakar était tel qu’il aurait pu signer la fin de la France libre. D’ailleurs, de nombreuses voix se font alors entendre pour dire que celui que l’on surnomme Képi 1er n’est pas le meilleur chef que le mouvement devrait avoir et qu’il faudrait peut-être le remplacer par le général Catroux. D’autres estiment que de Gaulle a montré dans cette affaire sa méconnaissance parfaite de la stratégie et de la tactique, et qu’il faut s’en débarrasser. La France libre aurait pu disparaître au lendemain de Dakar si elle n’avait pas bénéficié du soutien forcené et, il faut le dire, très loyal, de Churchill, qui récupère de Gaulle en dépit de toutes les critiques qu’on lui adresse.

Qu’est-ce qui l’a retenu ?

Outre le soutien de Churchill, c’est l’accueil littéralement triomphal qu’il va recevoir au Cameroun, puis au Congo, et qu’il appellera lui-même un « lavage d’âme ». Cela va lui prouver qu’il peut continuer la lutte, même s’il est terriblement marqué par l’échec de Dakar, au point qu’il n’en parlera pratiquement jamais et qu’il ordonnera à ses proches de ne pas l’évoquer.

Comment se fait-il que cet épisode de sa vie soit à ce point passé sous silence ?

Il y a la légende de Gaulle, mais aussi tout le mythe de la France libre qui s’est construit au lendemain de la Libération et qui était le fruit d’une espèce de complicité entre gaullistes et communistes. Il fallait à tout prix faire croire que de juin 1940 à la libération de Paris, la France entière n’avait été peuplée que de résistants, avec de très rares collaborateurs. Et les colons français d’Afrique noire ne tenaient pas trop à ce qu’on rappelle qu’ils s’étaient opposés à de Gaulle en septembre 1940. Ils avaient viré leur cuti entre-temps et étaient tous devenus des résistants dès septembre 1944. On a inventé une vision, une légende dorée de la France libre qui ne correspondait pas à la réalité.

La révélation de cette pensée suicidaire peut-elle avoir des conséquences sur la légende du général de Gaulle ?

Ça peut surprendre, décevoir, voire plonger dans l’indignation un certain nombre de gens qui pensent que de Gaulle était un génie qui n’a jamais eu de faiblesses. Mais il faut quand même dire la vérité ! En même temps, cela le rend très humain et, surtout, ça montre qu’il a su surmonter cette terrible épreuve et qu’il a eu l’intelligence de continuer la France libre après Dakar, alors qu’au lendemain de la défaite, personne n’aurait parié un sou sur lui.

Et Dakar va le poursuivre très longtemps ! Les Américains étaient convaincus que l’échec était dû à des fuites commises par des Français libres qui auraient trop parlé. Vichy aurait été tenu au courant des préparatifs et aurait renforcé ainsi ses positions à Dakar. Le président américain Franklin D. Roosevelt veillera à ce qu’en novembre 1942, quand les troupes anglo-américaines débarqueront en Afrique du Nord, les Français libres ne soient pas tenus informés. Il s’assurera également qu’on ne dise rien à de Gaulle du débarquement du 6 juin 1944. C’est le prix que le général continuera à payer des fuites qui auraient eu lieu en septembre 1940. Le malentendu entre de Gaulle et Roosevelt se crée à Dakar.

Vous êtes plutôt dur avec de Gaulle dans votre livre. Est-ce votre opinion personnelle qui transparaît ?

Mes parents appartenaient à la France libre et n’étaient pas gaullistes. Ils s’étaient ralliés au mouvement dès juin 1940 parce qu’ils venaient de milieux de la gauche française, qu’ils étaient patriotes et refusaient la capitulation. Ils admiraient le de Gaulle de 1940 à 1945. Pas celui d’après 1945.

C’est pareil pour vous ?

Pour moi, c’est la même chose. Le de Gaulle de 1940 à 1945, c’est un homme qui dit non, un formidable aventurier, celui qui sait maintenir la France dans la lutte contre l’un des pires totalitarismes qui soit : le nazisme. Il mérite à cet égard tout le respect possible et imaginable. Pour le reste… Dès qu’il se transforme en dirigeant politique et qu’il fonde le Rassemblement du peuple français, avant de revenir au pouvoir en 1958, les fondements de sa politique sont éminemment contestables, et je ne les ai jamais approuvés. Et puis, j’avais 18 ans en 1968, alors pour moi et ceux de mon âge, de Gaulle, c’était un vieux barbon qui nous rasait. C’était celui qui s’opposait à la formidable effervescence qu’était mai 1968. Alors, c’est vrai que je n’ai jamais eu de grande tendresse pour le gaullisme et pour la personnalité politique du général de Gaulle.

Selon vous, que se serait-il passé si de Gaulle s’était suicidé en septembre 1940 ?

En ce qui concerne l’évolution militaire de la guerre, il y aurait quand même eu une défaite de l’Allemagne nazie. La France libre y aurait joué un rôle infiniment moindre que celui qu’elle a tenu grâce à la personnalité du général de Gaulle. Maintenant, en ce qui concerne le pays… Les gens ne l’imaginent pas sans gaullisme. Il n’y aurait pas eu de cinquième République. La France d’après-guerre sans de Gaulle, cela aurait été comme un repas de Noël sans foie gras et sans huîtres…

 

ET ENCORE

(Source : Musée de la résistance nationale, Champigny)

Cette affiche, qui se moque la tentative de Charles de Gaulle et Winston Churchill de s’emparer de Dakar et de l’Afrique occidentale française, est une production de la Ligue française antibritannique. Sur l’image, une barque où prennent place Churchill et un homme juif est repoussée par deux vaisseaux français, alors qu’un marin s’exclame : « Avec ce « de Gaulle »-là, vous ne prendrez rien, M. Mrs. » On notera qu’au bout de la canne à pêche de Churchill, le bouchon prend la forme de la tête du général de Gaulle, avec son traditionnel képi.