Quand les artistes usent d’inventivité pour diffuser leur musique

À la faveur des outils technologiques mis à leur disposition, les artistes débordent d’inventivité pour diffuser leur musique. De leur côté, les mélomanes prennent conscience que leur façon de consommer a des répercussions sur l’avenir de la création musicale. C’est ainsi que naissent des initiatives enthousiasmantes.

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Illustrations : Paule Thibault

Concerts de salon

Accueillir ses musiciens préférés chez soi, confortablement installé avec ses amis, pourquoi pas ? Les artistes ont le plaisir de jouer dans des lieux inattendus — salon, jardin, bateau — sans devoir mettre en œuvre de grands moyens, et c’est pour eux une façon de remercier leurs aficionados au moyen d’un concert exclusif. Le site Web allemand Sofa Concerts est né de ce principe : les artistes y proposent leur concert, l’hôte fixe une date et invite proches et amis. À la fin de la soirée, on passe le chapeau, ou parfois le cachet est fixé à l’avance. En un an, 1 000 concerts ont été organisés par l’intermédiaire de Sofa Concerts, qui recense 2 000 artistes d’un peu partout en Europe et même des États-Unis. Une tendance qui s’installe au Québec, avec, sur le même principe, le réseau Show de salon, lancé en 2011, actuellement en refonte.

Le sociofinancement

Les artistes québécois l’utilisent massivement, certains depuis de nombreuses années. Le principe est simple : par le truchement d’une plateforme Internet, le public finance un projet social, culturel, artistique, etc. La campagne, limitée dans le temps, commence généralement à une dizaine de dollars et, selon la somme versée, le commanditaire reçoit un «cadeau» en échange. En début d’année, l’ex-batteur des Cowboys Fringants, domlebo, en a lancé une sur la plateforme de sociofinancement québécoise Haricot, pour financer son album Bricolages. Pour 200 dollars ou plus, il offrait le disque, un concert privé à domicile, des places pour son spectacle en salle, en plus de la possibilité de participer à la création d’une chanson. Le chanteur à la voix égratignée Antoine Corriveau a lui aussi eu recours au sociofinancement pour Les ombres longues, tout comme la pianiste Marianne Trudel pour La vie commence ici et le groupe mauricien Bears of Legend pour Ghostwritten Chronicles.

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Richard Desjardins et The Grateful Dead

Certaines approches de marketing modernes sont en fait de vieux modèles éprouvés remis au goût du jour.

Richard Desjardins. En Abitibi, à la fin des années 1980, le jeune auteur-compositeur-interprète a toutes les misères du monde à produire son premier disque, Les derniers humains. Il le financera avec l’aide de son public grâce à la prévente de 1 000 exemplaires de l’album à venir, à 10 dollars chacun.

The Grateful Dead. Il y a un demi-siècle, le groupe de rock psychédélique avait déjà trouvé les clés d’une approche marketing réussie, relatée sur le site MusicMug. La majeure partie de ses revenus étaient issus des concerts (plus de 2 300 en 30 ans), alors que l’industrie voulait qu’on sorte un disque avant de se produire sur scène. Plus culotté : le groupe laissait le public enregistrer ses concerts et revendre les bandes, ce qui créait une demande lorsque les albums étaient enfin lancés. Grateful Dead a aussi fondé sa propre agence de vente de billets, recouru aux services d’admirateurs pour gérer son fan-club et livrer des détails de la vie intime de ses membres — comme le ferait aujourd’hui un gestionnaire de réseaux sociaux. De plus, le groupe répondait personnellement aux lettres de ses amateurs et hébergeait ceux qui le suivaient dans les stationnements des salles de concert. Il a ainsi établi une relation fusionnelle avec son public.

La musique à prix libre et l’approche Direct-to-Fan

Le prix libre et la gratuité sont d’excellentes façons de faire circuler sa musique auprès du plus grand nombre. Le modèle PWYW / PWYC (Pay What You Want / Pay What You Can), qui se moule à la hauteur des moyens des acheteurs, a ses adeptes. Cette approche n’est pas neuve, mais les nouvelles technologies facilitent la tâche aux artistes. Ils vendent leur album directement sur leurs propres canaux et à moindre coût. Une démarche gagnant-gagnant avec valeur ajoutée : grâce aux coordonnées des acheteurs, les artistes peuvent élaborer une campagne de communication ciblée !

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Gigstarter

Lancer une tournée peut s’avérer un casse-tête et constituer un risque : jouer devant une salle quasi vide. Pour éviter un tel flop, la jeune entreprise Gigstarter a imaginé un concept qui limite ce risque. Les artistes proposent, sur son site, une tournée de leur spectacle. Les gens qui désirent le voir réservent leur billet, et la tournée s’organise dans les villes où la demande est suffisante pour rentabiliser chaque concert. Pas assez de public, pas de spectacle, pas de perte !

Inventer son propre modèle

Pour sortir du lot, les artistes rivalisent d’ingéniosité ou de culot, c’est selon.

Un album unique. Once Upon a Time in Shaolin, le prochain album de Wu-Tang Clan, groupe de rap new-yorkais à l’auditoire planétaire, sera tiré à un seul exemplaire et ne pourra pas être diffusé commercialement avant 88 ans. Les droits de commercialisation et de diffusion seront alors versés à l’unique propriétaire de l’œuvre, qui sera vendue à des enchères en ligne par la maison Paddle8. Prix de départ et prix visé ? Le secret est bien gardé !

Un album à 1 000 dollars. Le chanteur de Los Angeles Nipsey Hussle, qui fait aussi dans le rap, a créé sa propre stratégie de mise en marché pour rentabiliser son plus récent album, Mailbox Money. Le public peut soit le télécharger gratuitement sur Internet, soit acheter, pour 1 000 dollars, le CD version augmentée, qui comprend des chansons inédites et donne également accès à des séances d’enregistrement, des concerts privés, etc. Une stratégie payante, puisque l’artiste avait déjà récolté plus de 60 000 dollars deux semaines après le lancement.

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