Que cachent vos placards ?

Vous pensiez peut-être connaître tous les problèmes de la planète Terre, mais saviez-vous que la banane que vous mettez dans vos céréales est menacée ? Nous n’en consommons qu’une seule et même variété, la cavendish, depuis que la plus sucrée, dite gros-michel, est disparue, victime d’un champignon.

Que cachent vos placards ?
Ill. : Geneviève Côté

Malgré ses allures phalliques, la banane est un fruit stérile, et celle qui est commercialisée, originaire du sud de la Chine, est à son tour victime d’une maladie qui peut entraîner sa disparition.

Ce n’est que l’une des mau­vaises nouvelles qu’on trouve dans un livre qui est, peut-être, l’ouvrage définitif de la cons­cience écologique, parce que non seulement il décrit les catastrophes à venir, mais il tient parallèlement un discours nuancé et malgré tout optimiste.

Spécialiste de l’envi­ronnement, correspondant du New Scientist, Fred Pearce est un journaliste britannique qui s’habille chez Marks and Spen­cer, mange un cari de crevettes tous les samedis soir dans un restaurant indien de Londres, est père de famille et ne possède pas de voiture. Les tribulations d’un consommateur ordinaire qui se prenait pour un écolo exemplaire s’adresse à la conscience écolo mal­heureuse et dit clairement comment le radicalisme de la pensée verte met souvent l’huma­nité en danger en prétendant la sauver.

Pearce, soucieux de son empreinte écologique, a commencé tout simplement par établir un inventaire de ses placards et de son réfrigé­rateur, se demandant d’où venaient ses épices, sa nourriture, ses vêtements. Pour trouver la juste réponse, il a parcouru 180 000 km et visité 20 pays. « Un milliard d’individus boivent du Coca, divorceront, sont catholiques, sont musulmans, vivront plus de soixante ans, sont trop gros, sont chinois, mangent du pain ou consomment une ration de protéines inférieure à celle d’un chat occidental. » Et le reste. Les statistiques sont dévastatrices.

Poursuivant sa recherche, Fred Pearce décrit une humanité arc-en-ciel, pleine d’imagination et de ressources. Mieux encore, et c’est là la grande richesse de cet essai documentaire, il raconte à quel point nous sommes reliés les uns aux autres par des réseaux dont nous ignorons totalement l’existence. Il va plus loin que la simple description de la disparition des poissons sauvages ou des herbes aromatiques.

Il explique, par exemple, que si la culture de la crevette au Bangladesh détruit l’environnement et enrichit d’abord la mafia, elle permet néanmoins aux jeunes femmes exploitées de s’émanciper. Faut-il boycotter un commerce s’il ouvre la porte à la libération des femmes ?

Le principal problème, que ce soit dans le domaine des ordinateurs, de la nourriture ou des vêtements, c’est la pression sans cesse plus forte des intermédiaires et des grandes sociétés sur les prix de fabrication. Des entreprises (comme Walmart) augmentent leurs profits sur le dos des travailleurs des pays émergents, sous prétexte que nous (les clients) voulons toujours payer le moins cher possible. Or, c’est cette démarche qui crée des ateliers de misère. Nous pouvons payer plus cher, et c’est là l’objectif du commerce « équitable », même s’il sert plus souvent, d’après les enquêtes, à nous donner bonne conscience qu’à vraiment enrichir les petits producteurs.

Les chapitres consacrés aux vêtements, des fabriques de jeans aux ballots de fringues usagées exportés par des entreprises caritatives pour recyclage en Afrique, sont à méditer. Le T-shirt est un exemple intéressant, car la culture du coton consomme tant d’eau qu’elle a transformé des régions entières en déserts. « Un seul T-shirt nécessite 80 grammes d’engrais chimique et de 2 000 à 7 000 litres d’eau, ce qui équivaut à 30 baignoires pleines. »

Nous recyclons, alignons sur le trottoir nos bacs verts ou bleus, mais savons-nous où vont ces déchets ? Sont-ils vraiment bien recyclés ? Si la « reine des ordures » se nomme Cheung Yan, c’est que la Chine achète nos ordures, dont elle tire ses matières premières pour l’industrie. Les Chinois savent recycler, nous sommes des amateurs.

Les plus vastes problèmes, comme celui du CO2, peuvent se résoudre, croit Pearce. Nous possédons la technologie nécessaire et nous disposons encore de 10 ans. Il nous faudra penser le siècle autrement, avec des villes-jardins, et nous faire à l’idée que le nucléaire est peut-être la solution pour ceux qui ne peuvent trans­former l’eau en lumière.

En somme, Pearce a rédigé un ouvrage essentiel, dans lequel il fait appel à l’intelligence et à la solidarité humaine. Du grand journalisme.

 

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EXTRAIT

« Je suis un humaniste, et je crois que nos problèmes aujourd’hui ne sont pas tant causés par l’abondance d’empreintes que par la petite quantité d’empreintes très grandes. La mienne par exemple. »

 


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Les tribulations d’un consom­mateur ordinaire qui se prenait pour un écolo exemplaire
Fred Pearce
Éditions de La Martinière
435 p., 35,95 $.

 

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