Que les dieux soient avec vous!

Au bord de la rivière des Outaouais, à Gatineau, le Musée canadien des civilisations présente une exposition intitulée Dieu(x), modes d’emploi. Sur l’autre rive, le Parlement du gouvernement Harper, assis sur la Constitution du pays, proclame la prééminence d’un Dieu, au singulier, reniant du même coup sa vocation multiculturelle. La question de Dieu(x) reste ambiguë.

Ill : Katy Lemay

Dieu est même le titre impressionnant des entretiens de Frédéric Lenoir, directeur du magazine Le Monde des reli­­­­­­­gions, avec la journaliste Marie Drucker. Or, quand cette dernière demande à l’historien s’il croit personnellement en Dieu, Lenoir hésite : « De quel Dieu parle-t-on ? » Car il sait bien que s’il est impossible de prouver ration­nellement l’existence de Dieu, démontrer son inexistence est aussi ardu. Il lui faudra 16 pages en épilogue pour raconter la genèse de son parcours spirituel : fils d’une famille catholique libérale, moins intéressé par les rituels que par les mystères de la foi, passant de monastère en ashram, toujours ému par la beauté du monde, Lenoir étudiera la philosophie, pour découvrir finalement que Jésus l’intéresse plus que la religion.

Or, Dieu est une figure de l’histoire des hommes qui porte autant de masques et prend autant de formes qu’il y a de cultures. Le plus souvent, on lui attribue une dimension surhumaine, car les pauvres mortels que nous sommes restent an­goissés par la mort – cet éternel inconnu, disait Jung. Que sait-on de Dieu ? Pas grand-chose, en fait, mais on croit que l’idée est apparue il y a 32 000 ans avant notre ère. Il reste peu de traces de cet imaginaire : des tombes et des peintures parié­tales. L’anthropomorphisme dominant, quelques milliers d’années plus tard, les dieux étaient des déesses qui s’accouplaient aux taureaux. Quand les nomades devinrent sédentaires, les prêtres tentèrent de mettre de l’ordre dans le ciel en organisant une représentation hiérarchique des dieux, avec en tête les divinités nationales.

Toutes les religions, à travers les siècles, se sont cannibalisées, « toutes sont semblables car elles veulent répondre aux souf­frances et aux angoisses de l’homme ». Cela étant, n’allons pas oublier que, proposant paix et amour, toutes ont du sang sur les mains, chacune défendant son dogme ou voulant l’imposer au voisin.

Le plus fascinant, c’est qu’en Occident les religions du Livre s’adressent aux gens qui croient que le grand horloger se préoccupe personnellement de chacun. En Orient, l’approche est collectiviste, et la rédemption individuelle n’est pas au programme. « Il existe des civilisations entières, en Asie notamment, où l’idée de Dieu comme personne révélée et comme principe créateur est absente » ; ces millions d’hommes pratiquent un « athéisme de fait ».

Le plus étonnant, c’est que le souffle des métamorphoses et le rythme des cycles orientaux se révèlent peut-être moins en contradiction avec la science contemporaine que les théo­lo­gies juive, chrétienne ou musulmane. Darwin et l’évolution des espèces, ou Hawkins et son hypothèse de mondes multiples, rencontrent plus facilement Bouddha et Confucius que Mahomet, Jésus ou le Dieu de Job.

Quand Marie Drucker cite Max Weber (« Le christianisme est la religion de sortie de la religion »), Frédéric Lenoir explique qu’une religion avec un Dieu unique, omniscient et omni­potent, une morale s’appuyant sur le ciel et l’enfer, promettant même à la fin des temps la résurrection de la chair, ne pouvait par définition que donner prise à l’esprit critique et encou­rager la raison à se révolter. Et Friedrich Nietzsche prophétisa la mort de Dieu.

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dieu

Dieu : Entretiens avec Marie Drucker, par Frédéric Lenoir
Robert Laffont, 290 p., 29,95 $.

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