Que vous ai-je raconté ?

Extrait de Que vous ai-je raconté ?, par Geneviève Amyot et Jean Désy, avec l’aimable autorisation des Éditions du Noroît.

Extrait de Que vous ai-je raconté ?, par Geneviève Amyot et Jean Désy

Lauzon, le 6 janvier 1991

Bonjour Jean Désy,

 

            J’avais bien l’intention de répondre à votre lettre de Noël en plein jour de l’An, avant souper, bien sûr… mais ma visite est arrivée beaucoup plus tôt que prévu… et écrire à un docteur en dessous du nez d’une poignée de visite bien habillée est un risque que je ne puis me permettre de prendre, car j’ai le projet relativement bien arrêté de vivre encore quelques années et j’ai horreur de fêter le jour de l’An seule avec ma trop petite gang. Alors voilà. Il me restait les Rois. Nous sommes donc, comme bien sûr vous vous en doutez, quelque part avant le repas du soir…

            Et puis voici. Vous allez peut-être me trouver épaisse, ou sans cœur, ou pire, mais j’espère que pour les années qui viennent et quelques autres, il vous sera encore impossible de vivre, comme vous le souhaitez, de toutes vos pourtant fort belles « écrivailleries », parce que… parce que cette place que vous occupez au chevet de nos jus et de nos os, au chevet de nos viscères et de nos ganglions, et de nos placentas, au chevet de nos terreurs, de nos rages, et de nos espérances, cette place vous confère une façon de nommer l’essentiel qui ne peut être celle d’à peu près personne d’autre ici, mais qui est, je le pense, strictement indispensable… Donc, il y a quelques jours, cette femme est morte à l’urgence de l’hôpital. Dans vos bras. Il faut que vous nous disiez comment sont maintenant vos bras. Ce qui, de cette femme, demeurera à jamais en eux. Comment désormais vous étreindrez votre blonde et vos enfants ? Avec quelle charge supplémentaire ? Quelle horreur transmutée ? Quelle pitié ? Quelle force et quelle impuissance à la fois ? Et de quelle couleur, maintenant, la tendresse ? Creusez, creusez, cher docteur et dites-nous ce qui doit être dit…

            Peut-être que j’ai l’air de divaguer. Alors tant pis ! C’est qu’il me semble que cette littérature de professeurs de littérature risque souvent de se mordre la queue… et tout le monde sait que ça ne fait pas des enfants forts…

            Pour revenir à cette femme morte à l’urgence… Je n’ose questionner davantage… J’espère que vous allez bien.

            Le 10 janvier, j’aurai 46 ans… et je ne le prends pas trop mal… Tous mes vœux de bonne année à vous et à votre si beau monde, et bien le bonjour,

 

                                                                                                                        Geneviève Amyot

 

 

Valcartier, le 8 janvier 1991

Bonjour bien, Geneviève Amyot,

 

            Quelle belle lettre des Rois, des Mages et de toute la ribambelle des fêtes ! Je vous lis et vous relis et je me dis que je ne lâcherai pas. Je me dis que des malades, c’est comme les pauvres, il y en aura toujours et, comme les sous, il en faudra toujours. Alors, je me prépare à un nouveau quart de travail à l’urgence.

            Les dames qui meurent dans nos bras nous rappellent trop que ce sont nos mères, ou nos blondes, ou même nos propres filles qui mourront peut-être un jour dans nos bras. C’est très épeurant d’y penser. L’écriture m’oblige à y penser tandis que le travail à l’urgence n’oblige pas à tant penser. Peut-être en vaut-il mieux ainsi.

            J’ai plus que jamais l’intention de plonger dans le seul univers qui en vaille la peine pour moi, la littérature ! Mais comme je ne sais pas très bien comment aborder cet univers… Et puis, il me reste trop de choses à apprendre de la vie. Je dois piocher. Alors, je pioche. Marteau sur ma tête et l’enclume en dessous. Je croyais avoir terminé un roman. Mais un lecteur ami m’a dit qu’il me fallait recommencer. Je n’en dors plus. Je ne mange plus. Je ne baise plus. Quoi faire, docteure ? Suis-je malade, souffrant, agonique ? Je recommencerai mon roman. Je suis un brin fatigué.

 

                                                                                                            Jean Désy

Lauzon, le 14 janvier 1991

Cher Jean Désy,

 

                        J’ai bien aimé l’article du Soleil à propos de vous. C’est intéressant, vivant, ça donne envie de vous lire. Ces propos sur votre métier et les gens avec lesquels il vous met en contact, ces propos sur votre démarche parallèle et connexe d’écrivain me passionnent drôlement, plus que ces discours d’intellectuels sur le langage… « retourne vite à l’étude du point virgule dans l’œuvre de Claudel » que je disais à un ancien chum dans La mort était extravagante, « mais surtout ne te retourne pas quand éclatera le ventre de ton propre père »… ou quelque chose comme ça (c’est de 1994 !).

            Cré vèreux, v’là que je me cite! Ça doit être à cause de cette histoire de prix. Le 17 au matin, c’est-à-dire très bientôt, le Conseil des Arts en personne, et sans doute au complet, doit téléphoner à ses mises en nomination (qui tous, comme moi certainement, auront la langue pendante et les oreilles en tour penchée de Pise), pour annoncer qui perd-gagne. Alors voilà, ça m’énerve… Au début, il m’a semblé que la mise en nomination me suffisait pour me remonter le moral et m’orienter dans mes choix, qui s’étaient mis à branler dans le manche depuis mes 233 ventes pour Petites fins du monde, ce livre qui était pour moi un banc d’essai pour ce vers quoi je voulais aller : un roman sur la maternité… Mais plus le temps file, plus je dois m’avouer que, oui, je le prendrais ben, le divin prix. Ça fait pas mal longtemps que je travaille toute seule dans mon coin. Et dans des conditions qui, au début, je vous assure, n’étaient pas ce qu’il y a de plus rigolo. Je n’ai jamais eu envie plus que ça d’être une officielle : je suis sauvage et prude (vous allez dire que « prude », on dirait pas ça à me lire). Mais là, sauvage pas sauvage, être reconnue par la « Patente » comme étant quelqu’un qui fait quelque chose de valable, très valable même, je ne cracherais pas là-dessus… Et puis j’ai des trous dans tous mes collants. Et puis il faut changer de char. Et puis ma famille et même mon chum aimeraient tant que j’écrive Les filles de Caleb, puis qu’en dehors de ça… Et puis ma belle-famille, c’est encore pire. Je crois que je devrais tout laisser tomber ça et rentrer chez les sœurs… mais qui prendrait soin des enfants ? Malgré toutes ces affaires, je travaille beaucoup… Et puis j’adore l’hiver et ses enveloppements, et ses enfermements…

            Bon, je m’apprêtais à faire une bien belle phrase sur les enfermements de l’hiver, si favorables aux intimités, à la méditation et tout… Sur ces entrefaites, oui oui oui je dis bien sur ces entrefaites, sur ces entrefaites on ne peut plus précises et exactes, ma fille est arrivée de l’école, a eu de la misère avec la porte-qui-colle, a sonné, j’ai tiré fort sur la poignée de la porte-qui-colle comme je le fais chaque jour d’hiver, et la poignée de la porte-qui-colle en hiver m’est restée dans les mains. Maudit bungalow de cul ! Et mon chum qui ne doit rentrer qu’en fin de soirée, et qui va se retrouver, à la noirceur pis au frette, la poignée dans le creux de la mitaine !…

            Je vous laisse donc, avec promesse de tout vous dire la prochaine fois sur la fin de cette palpitante aventure.

            Bien le bonjour, Jean Désy,

 

                                                                                                Geneviève Amyot

 

P.-S. – La phrase à propos des enfermements de l’hiver, c’était, je vous assure, absolument sublime, quel dommage, mais après la poignée de porte, rien à faire, ça se place absolument pas, quel dommage, et comme parfois la vie horriblement nous malmène… n’est-ce pas Jean Désy ?

 

La suite dans le livre…

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