« Quelle que soit la cause, l’allié parfait n’existe pas »

Tandis que le concept de racisme systémique se retrouve au cœur d’une controverse qui sent un peu le refus d’introspection et le manque d’empathie, l’animatrice Rebecca Makonnen répond aux questions de David Desjardins. Toute en nuances, mais avec énergie.

Crédits : L'actualité

«Je pars dans tous les sens, bonne chance pour faire quelque chose qui se tient avec ça. » Après cinq minutes d’entrevue, Rebecca Makonnen a décollé. Racisme systémique, engagement, culture et politique : je me suis un peu mis dans le pétrin en la choisissant pour ce premier tête-à-tête, sachant que les sujets l’animeraient de la sorte, et moi aussi. J’avais prévu une demi-douzaine de questions, pour faire quinze ou vingt minutes d’entrevue. Nous avons discuté une heure. Il me restait encore deux questions à poser.

Sur le plateau d’Esprit critique (à ICI ARTV, où je suis régulièrement invité) et à la barre de l’émission radiophonique On dira ce qu’on voudra, Rebecca Makonnen réfléchit souvent à voix haute, avec ses invités. J’aime son désir de faire dans la nuance, mais avec énergie, afin de provoquer la réflexion sans sombrer dans l’ennui que suscitent trop facilement les zones grises. Et c’est pour cela que j’avais envie de parler avec elle, quelques semaines après la mort de George Floyd, tandis que le concept de racisme systémique se retrouve au cœur d’une controverse qui sent un peu le refus d’introspection et le manque d’empathie.

Morceaux choisis d’une discussion un peu entrecoupée, que j’ai tenté de rapailler pour que ça se tienne. Bienvenue dans cette nouvelle série d’entretiens.

On a souvent parlé d’humour, toi et moi, en ondes et hors des ondes sur le plateau d’Esprit critique. Plus récemment, il a beaucoup été question de l’affirmation voulant que, selon certains, on vit à une époque où « on ne peut plus rien dire ». Dans le dernier spectacle de Dave Chappelle (The Bird Revelation) mis en ligne sur Netflix il y a quelques jours, l’humoriste dit : « Everything is funny until it happens to you. » Qu’en penses-tu ?

Je l’ai trouvé très edgy du temps du Chappelle’s Show, surtout son personnage d’aveugle raciste qui ignore qu’il est noir. Après, il a fait des choses que j’ai trouvées déplorables, comme ses blagues sur les victimes présumées de Michael Jackson, qui étaient simplement de mauvais goût. Mais il y a là, dans cette phrase que tu cites, peut-être, une sorte de mea culpa sans l’adresser directement.

J’écoutais Virginie Fortin en entrevue dans le balado de Dominique Tardif qui réagissait à ceux qui disent « on ne peut plus rien dire », et j’ai adoré quand il a dit : « Je n’ai plus le goût de rire des gens en dessous de moi : les marginalisés, ostracisés, handicapés, ça ne me tente pas, c’est paresseux. » C’est vrai que c’est paresseux de rire de sa blonde ou des Chinois qui ne sauraient prétendument pas conduire. Il faut rire au-dessus de soi, des gens de pouvoir, par exemple. On souhaite juste qu’il y ait une contagion à l’empathie, c’est ça que j’aimerais.

La culture est devenue, ou plutôt redevenue, un territoire politisé. Quand vous m’invitez à Esprit critique, on mêle presque toujours les deux. À ton émission de radio, On dira ce qu’on voudra, il y a beaucoup de sujets culturels qui sont traités sous l’angle politique. C’est l’actualité qui a voulu ça ou tu sens que tu as le devoir de mêler ces sujets à ton travail ?

C’est un peu tout ça. Les planètes se sont alignées, disons. J’étais rendue là dans ma vie : j’avais moins peur de ce que les gens penseraient si je disais le fond de ma pensée. Et j’étais rendue à dire aux gens qu’il y a plusieurs manières de militer. Moi, je vais profiter du fait que je suis en ondes à Radio-Canada tous les jours à la grandeur du pays, mais pas en criant sur tous les toits : « Hey, j’ai une émission paritaire aujourd’hui ! » Je le fais, c’est tout.

On demande de plus en plus aux artistes de se prononcer sur des questions politiques. Considérant les réactions, les scandales que ça provoque, est-ce qu’ils ont le droit de juste se taire ? Et jusqu’où doivent-ils s’impliquer ? Est-ce que, pour paraphraser un morceau du dernier Run the Jewels, quand on se contente de s’indigner sur Twitter, c’est une forme de fausse empathie qui nous confine finalement à l’apathie ?

C’est un jugement très dur et très catégorique qu’ils posent là, je trouve. Ça dépend des circonstances et de comment tu utilises ton privilège d’avoir une plateforme en tant qu’artiste, peu importe la couleur de ta peau. J’ai beaucoup reproché à Taylor Swift de ne rien dire pendant la campagne électorale qui a mené à l’élection de Trump. Quand c’était le temps de faire plier Apple, pour elle, pour sa cause, ses besoins, elle était là, au front. Mais là, je me disais : il y a des jeunes qui pourraient être inspirés, influencés par elle. Je la comprends, elle est issue du monde country, elle ne veut pas perdre son public. Ça m’a amenée à réfléchir à ça : on ne peut pas exiger ça de personne, de prendre position, mais il y a des moments où tout ça devient plus grand que toi. […] Je comprends la peur et la précarité du statut des artistes, mais tu ne peux pas me vendre du rouge à lèvres sur ton Instagram tous les jours, un jour faire un « Blackout Tuesday », et me revendre du rouge à lèvres par la suite, ça, c’est de la fausse empathie, pour reprendre l’expression de Run the Jewels.

Mais en même temps, qu’est-ce que tu fais quand tu as cette pulsion d’être un allié ? On leur demande de parler, mais selon les règles de qui ? On leur impose de dire les bonnes choses, d’avoir des intentions pures. On ne peut pas toujours faire des procès d’intention, même si c’est vrai des fois qu’on le sent que c’est un spectacle. Ce que ça fait, c’est que ça coince les autres entre l’arbre et l’écorce. « Si je le fais, qu’ils se disent, on va me reprocher de faire un spectacle, et si je ne dis rien, j’ai l’air de me “crisser” de cette cause. » Je trouve ça très délicat.

Je reviens à Dave Chappelle qui dit dans ce même spectacle que les alliés ne sont pas toujours parfaits…

Parce que c’est impossible de leur demander ça. Là aussi, il y a un cheminement. Tout le monde a son propre cheminement. Moi-même, il y a eu un temps où ces questions-là ne m’intéressaient pas tant que ça. Et même si j’ai vécu [le racisme] de l’intérieur, j’ai eu mon propre parcours et je réalise aujourd’hui que, comme tout le monde, j’ai des biais inconscients. On est des « work in progress ». Quelle que soit la cause, l’allié parfait n’existe pas. Mais on a toujours de nouvelles choses à apprendre, et pour ça il faut de l’empathie et de la curiosité, sinon c’est voué à l’échec.

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