Quelques heures chez les Anglos

Leonard Cohen se dévoile en poèmes: un livre où l’on se promène comme dans un jardin. Anne Coleman révèle un Hugh MacLennan inconnu.

Leonard Cohen, c’est avant tout, pour moi et pour beaucoup d’autres, une chanson. Une chanson simple, faussement simple, avec des paroles qui restent proches du langage courant, et une mélodie qui bouge à peine, chantée d’une voix rauque qui n’essaie pas de faire des effets spéciaux. Je l’ai réentendue, l’autre jour ; elle n’a pas vieilli d’une ligne, d’une note. Elle a pour titre « Suzanne ».

Mais si cette chanson est inoubliable, elle ne constitue évidemment pas le tout de l’œuvre de Leonard Cohen. Il a écrit deux romans tout à fait remarquables, dont l’action se déroule dans sa ville natale, Montréal — des romans assez sulfureux, particulièrement The Favorite Game, dont l’héroïne n’est autre qu’une des premières Amérindiennes converties au christianisme, Kateri Tekakwitha. Les plus âgés d’entre nous se souviennent d’avoir rencontré ce personnage à l’école, dans le cours d’histoire du Canada. Malgré leur énorme succès critique — un commentateur américain a vu en leur auteur un nouveau James Joyce —, ces deux romans ne sont pas ce qui fait actuellement le prestige de Leonard Cohen, mais ses chansons et ses poèmes. L’érotisme et la spiritualité y tiennent, comme tout ce qui vient de la plume de Cohen, une place prépondérante. L’auteur de « Suzanne »a séjourné il y a quelques années dans un monastère zen de Californie. Il en est sorti, bien sûr : la stabilité n’est pas sa principale qualité — ou son principal défaut.

Le poète québécois Michel Garneau est un vieil ami de Cohen, et il a déjà traduit beaucoup de ses poèmes. En voici d’autres, plus quelques textes en prose, dans un gros ouvrage intitulé Livre du constant désir (traduction libre de Book of Longing), où l’on retrouve la thématique du romancier-poète, le mélange d’ésotérisme, de religiosité et de sexualité qui marque l’ensemble de son œuvre. Et tout cela orné d’une interminable série d’autoportraits dont on ne sait trop, parfois, s’ils transmettent une réalité intérieure ou se moquent à la fois du lecteur et de l’auteur. Il y a aussi quelques dames bien en chair, des guitares, ici une main toute seule, détachée du corps, et quelque part un Pierre Elliott Trudeau assez ressemblant. On se promène dans ce livre comme dans un jardin, en suivant le conseil donné, page 204, à un lecteur chinois : « Ceci est un livre difficile, même en anglais, s’il est pris trop sérieusement. Puis-je suggérer que vous ignoriez les parties qui vous déplairaient ? Butinez par-ci par-là. »

C’est ce que, Chinois honoraire, j’ai fait. Et j’ai lu : « il ne me reste plus beaucoup de temps / et pourtant / je n’ai pas chanté / la vraie chanson / la grande chanson ». Tel est le Leonard Cohen que je préfère, celui de la simplicité absolue, de la vérité douloureuse, de la difficulté de vivre. Toute sa vie, le poète-chanteur a porté ce rêve ou cette nostalgie d’une « vraie chanson », qui est, au-delà des circonstances, le véritable sujet de son œuvre.

Anne Coleman est moins connue des lecteurs québécois que Leonard Cohen. Mais le héros de son livre, Sept étés de ma jeunesse : Souvenirs de North Hatley, est un personnage important du paysage littéraire montréalais, l’auteur du livre-événement que fut Two Solitudes, Hugh MacLennan. Je ne sais pas si on lit encore ce roman un peu lourd qui explorait avec une bonne volonté touchante les difficultés de la cohabitation entre Canadiens français et Canadiens anglais. Mais ce n’est pas d’abord le romancier qui existe dans les souvenirs d’Anne Coleman, ou le professeur d’histoire à McGill, c’est l’homme qui passe les mois d’été à North Hatley, et auquel la narratrice des Sept étés voue dès l’âge de 14 ans, au début des années 1950, une passion plus ou moins platonique. Rien, ou presque, ne se passera — comme on dit — entre la jeune fille et l’écrivain. Il est marié — mal marié, semble-t-il — et la différence d’âge entre eux est assez considérable pour constituer un obstacle à l’épanouissement charnel d’une passion.

Anne Coleman est un véritable écrivain, qui évoque leurs rencontres avec une délicatesse, une force d’évocation tout à fait remarquables. D’autres personnages traversent le récit, mais c’est bien Hugh MacLennan qui en occupe le centre, bien que ses apparitions soient irrégulières. Ce MacLennan, je l’ai lu, à l’époque, je l’ai même rencontré à une reprise, en compagnie de Frank Scott, si je me souviens bien, dans l’extraordinaire Faculty Club de l’Université McGill, mais j’ai l’impression de le voir pour la première fois, énigmatique, angoissé, mystérieux. Anne Coleman décrit aussi avec beaucoup d’efficacité le bastion anglophone qu’était à cette époque North Hatley. C’est très beau — mais un peu gâté, je suis désolé d’avoir à le noter, par une traduction souvent maladroite.

Livre du constant désir, parLeonard Cohen, traduit de l’anglais par Michel Garneau, L’Hexagone, 237 p., 27,95 $.
Sept étés de ma jeunesse : Souvenirs de North Hatley, par Anne Coleman, traduit de l’anglais par Hélène Rioux, XYZ éditeur, 184 p., 24 $.

Livre du constant désir
« Tu es un beau vieillard
me suis-je dit dans le miroir
Et qui plus est
tu as l’attitude correcte
il t’indiffère que cela finisse
ou que cela continue
Et pour ce qui est des femmes
et de la musique
il y en aura en abondance au Paradis »
Puis je suis allé à la Mosquée
de la Mémoire
pour exprimer ma gratitude