Quels humains pour demain ?

Et si Star Trek et Terminator étaient plus que des divertissements ? Justice, gouvernance, famille, biologie, sexualité… peu de domaines ont échappé au regard inquisiteur de la science-fiction. Par elle, l’espèce humaine repense-t-elle le monde ?  

 

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L’envahisseur est à nos portes. Du 6 au 10 août, des milliers d’amateurs de science-fiction déferleront sur Montréal. Exégètes d’Isaac Asimov, émules de M. Spock ou volontaires pour coloniser Mars, ils s’empareront du Palais des congrès. S’y tiendra, pour la première fois au Québec, la World Science Fiction Convention (Anticipation 2009), le plus grand rassemblement annuel de tout ce que la SF compte d’auteurs, de cinéastes, d’adeptes. Au programme : des ateliers, des tables rondes et la remise des Hugo, l’équivalent, dans l’univers de la science-fiction, des Goncourt et des Oscar.

Les grands écrans aussi seront habités par des êtres étranges venus d’ailleurs. À l’affiche, Terminator : Rédemption, Transformers : La revanche, un remake de la série-culte Land of the Lost et le 11e (!) Star Trek. La longévité de Star Trek, créé dans les années 1960, n’est peut-être pas si étonnante. Son univers se distinguait alors par son audace et son aspect visionnaire. Aux bulletins d’informations de l’époque, il était question de la guerre froide, des défenseurs des droits des Noirs, qui mettaient le feu dans les rues, et des militantes féministes, qui entraient en scène. Pendant ce temps, le vaisseau Enterprise était commandé par une Noire, un Américain, un Russe et un extraterrestre qui s’entendaient parfaitement et jouaient les diplomates aux quatre coins de la galaxie.

Vous êtes allergique aux monstres métalliques armés de rayons laser ? Vous êtes persuadé que l’amateur type a 13 ans et de l’acné ? Ou qu’il pèse 130 kilos, habite le sous-sol de ses parents et mange de la pizza froide en essayant d’infiltrer l’ordinateur du Pentagone ? Vous avez tout faux. Ou presque.

Car la SF, ce ne sont pas que des navets à méga-effets spéciaux mettant en vedette des cafards géants venus de la galaxie du Cheval. C’est avant tout un genre littéraire dont la naissance remonterait au Moyen Âge ou même à Lucien de Samosate, satiriste syrien mort vers l’an 180. Depuis, de nombreux grands esprits, de l’astronome Johannes Kepler au scientifique Carl Sagan en passant par le philosophe Voltaire, ont essayé d’imaginer leur monde transformé par les avancées scientifiques.

Justice, médecine, famille, éthique, nationalisme, biologie, sexualité, alimentation, immigration, peu de domaines ont échappé au regard inquisiteur des auteurs de SF. « Et si nous vivions autrement ? » demandent-ils. Si nous pouvions traiter l’autisme, les personnes atteintes voudraient-elles vraiment devenir « normales » ? s’interroge l’Américaine Elizabeth Moon (The Speed of Dark). Si une mutation génétique était à l’origine d’une nouvelle espèce humaine (comme les Homo sapiens sont un jour apparus aux côtés des Néandertaliens), comment l’accueillerions-nous ? demande pour sa part Greg Bear (L’échelle de Darwin). Ou si les Néandertaliens avaient survécu, quel monde auraient-ils créé ? En l’imaginant, le Canadien Robert Sawyer oblige ses lecteurs à réfléchir sur la façon dont nos sociétés répriment la violence et appliquent la justice.

« Les relations entre humains et robots, les nanotechnologies, les changements climatiques… La science-fiction joue avec ces concepts depuis des décennies », dit José López, sociologue à l’Université d’Ottawa et auteur d’une étude sur les rapports entre science-fiction et science.

« La science-fiction est un de mes outils de travail », confirme Philippe-Aubert Côté, qui termine un doctorat en bio-éthique à l’Université de Montréal. « Qui d’autre s’est vraiment penché sur les conséquences, sur les plans social, juridique et éthique, de l’utilisation des cellules souches, de la nanorobotique en médecine ou du transhumanisme ? »

Et Monsieur Tout-le-monde, qui n’a pas toujours de grandes connaissances scientifiques, n’a souvent que la science-fiction comme fenêtre sur la science de pointe, ajoute-t-il, rappelant que le prince Charles d’Angleterre, dans un débat sur les nanotechnologies, avait cité le roman Prey, de l’Américain Michael Crichton.

« Il faut se préoccuper des idées que véhiculent les auteurs de SF, ne serait-ce que parce que c’est la vision que gardera souvent le grand public de ce qu’on fait », dit Jean-Louis Trudel, historien des sciences à l’Université d’Ottawa et auteur de romans de SF.

Mais la science-fiction n’est pas là pour prédire l’avenir ou inventer des technologies. « Ce n’est ni son but ni son rôle, dit Élisabeth Vonarburg. La SF fleurit quand elle pose des questions, elle se ramasse en général piteusement quand elle apporte des réponses… »

Considérée comme la grande dame de la science-fiction québécoise, Élisabeth Vonarburg est tombée dedans à l’adolescence. Un éblouissement pour elle, qui avait pourtant dévoré de tout, de la poésie au roman historique en passant par la « grande » littérature. « La science-fiction me prouvait que l’Univers était infiniment plus grand, plus merveilleux et plus mystérieux que ce que les adultes m’en disaient, souligne-t-elle. Grâce à elle, j’ai compris que l’incessant mouvement de la connaissance pouvait apporter des réponses aux questions existentielles que je me posais. »

Quarante-cinq ans plus tard, elle n’en est toujours pas revenue. De la SF, cette Parisienne d’origine, solidement installée à Chicoutimi depuis 1973, en lit, en écrit (plus de 25 titres), en traduit, en critique. Avec toujours autant d’enthousiasme. « Parce que la SF refuse le « ça a toujours été comme ça, ce sera toujours comme ça », parce qu’elle essaie d’imaginer et d’accueillir la différence. »

À la prestigieuse école de génie qu’est le Georgia Institute of Technology, aux États-Unis, on enseigne d’ailleurs le rôle de la science-fiction dans la pensée contemporaine. Parmi les sujets de recherche de la professeure Lisa Yaszek : la fiction cybernétique et l’influence des écrivaines qui, au cours des années 1940 et 1950, ont investi la SF, genre littéraire qui leur donnait la liberté d’inventer des sociétés où les femmes étaient débarrassées de leur rôle traditionnel.

« La science-fiction est très amusante, mais elle joue aussi un rôle très important : celui de déployer l’imagination humaine », écrivait le cosmologiste Stephen Hawking. L’auteur d’Une brève histoire du temps s’est même improvisé acteur pour un épisode de la série Star Trek, il y a quelques années. Il jouait son propre rôle, assis à une table de poker avec Isaac Newton, Albert Einstein et l’androïde Data, personnage important de la série – c’est Hawking qui a gagné la partie. « La science-fiction pond des idées que la science reprend dans la réalité », disait-il. Ainsi, les simulations virtuelles que les nouvelles technologies permettent d’explorer existent depuis plus de 20 ans dans les romans de William Gibson, Vancouvérois qui a été le premier à utiliser le mot « cyberespace » (Neuromancer, 1984). « Mais parfois, poursuivait Hawking, la science arrive avec des notions que même la science-fiction n’aurait pu inventer… »

La science-fiction, source d’inspiration pour la science ? Sylvain Martel, directeur du Laboratoire de nanorobotique de l’École polytechnique de Montréal, est sceptique. Il parle de sa pyramide, en tous points identique à celles qu’ont érigées les Égyptiens il y a plus de 4 000 ans – elle a été construite par le même nombre d’ouvriers. Mais la sienne est invisible à l’œil nu ; elle a été montée en 15 minutes par une armée de bactéries sous la supervision d’un ordinateur. Quand ses résultats seront publiés, il se fera dire qu’il fait de la véritable science-fiction.

Il a l’habitude. Il y a deux ans déjà, son labo a fait les manchettes dans le monde entier en pilotant à distance un nanorobot voyageant – à 10 cm/seconde – dans l’artère carotide d’un porc vivant. Une première mondiale. Les médias avaient alors comparé cette percée à un film de science-fiction des années 1960, Le voyage fantastique, qui racontait l’odyssée d’un groupe de chercheurs qui, après s’être miniaturisés, voyageaient dans le système sanguin d’un patient pour aller pulvériser un dangereux caillot.

Ça l’embête, cette comparaison ? Pas vraiment. Mais il semble trouver saugrenue l’idée que la science-fiction puisse influer sur la science. « La science d’aujourd’hui dépasse souvent la science-fiction. Les équipes sont internationales et multidisciplinaires ; une percée en robotique est aussitôt récupérée par la médecine ou le génie. Tout se développe à un rythme exponentiel. Le scientifique a beaucoup plus d’outils que le romancier. Ce dernier devra étudier beaucoup pour garder le rythme. »

Isaac Asimov, considéré comme l’empereur de la science-fiction, était biochimiste. Wernher von Braun, le père de la fusée Saturn V, est devenu ingénieur en astronautique après une adolescence passée à dévorer de la SF. « Et à peu près tous les membres de l’équipe qui a conçu la capsule Apollo et l’a lancée vers la Lune avaient lu Jules Verne, Arthur C. Clarke et H.G. Wells », dit Geoffrey Landis, chercheur en astronautique à la NASA, membre de l’équipe scientifique du programme Mars Rover et auteur de SF.

Landis fait partie de Sigma, un groupe de réflexion rassemblant des auteurs de science-fiction qui veulent mettre leur imagination et leur « expérience du futur » au profit de leurs contemporains. Leur devise : « La science-fiction au service de la nation. » Outré de voir des fonctionnaires sans imagination ridiculiser des idées comme celles de la réalité virtuelle ou des nanotechnologies, l’ingénieur Arlan Andrews, ex-conseiller scientifique de la Maison-Blanche, a eu l’idée de fonder Sigma – c’était dans les années 1990.

Parmi les membres actuels de Sigma figurent des gens comme Greg Bear, auteur du best-seller L’échelle de Darwin, Douglas Beason, qui dirige une section du Los Alamos National Laboratory, et Geoffrey Landis, de la NASA. « Nous sommes une bande de fêlés très compétents », résumait le statisticien Jerry Pournelle au quotidien USA Today.

En 2007, au moins une séance de remue-méninges a réuni quelques membres de Sigma et des grands manitous de la section Sciences et technologies du Département de la sécurité intérieure des États-Unis. Programme de la journée : imaginer des outils inédits de lutte contre le terrorisme. « La science et la science-fiction cheminent main dans la main depuis près d’un siècle », dit Geoffrey Landis, qui sera à Montréal à l’occasion d’Anticipation 2009.

Même les politiciens ne sont pas insensibles à la SF. On chuchote que René Lévesque caressait l’idée d’écrire un roman de science-fiction se déroulant dans un Québec indépendant ! Et Jack Layton, chef du Nouveau Parti démocratique du Canada, qui s’entraîne toujours avec son iPod sur les oreilles, écoute parfois des livres audio de science-fiction. Parmi les œuvres qui l’ont marqué, il cite Dune (1965), de Frank Herbert, qui décrit un monde où l’eau, devenue rarissime, constitue la ressource la plus précieuse. Et Earthsea, de l’Américaine Ursula K. Le Guin, dont l’action se déroule dans un monde uniquement constitué d’eau et d’îles. « Des lectures qui reflètent bien les défis actuels de notre planète, dit-il. La SF aborde les grandes questions sous un angle différent. Ça me fait réfléchir. »

La science-fiction n’en traîne pas moins une indécollable mauvaise réputation. « Bien sûr, quand un roman comme La route, de Cormac McCarthy, gagne un Pulitzer, les bonzes de la littérature s’empressent d’affirmer que ce n’est pas de la science-fiction », dit Jean Pettigrew, directeur de la maison d’édition québécoise Alire, spécialiste de science-fiction et de fantastique, cocréateur, en 1984, du Grand Prix de la science-fiction et du fantastique québécois. Sa bibliothèque personnelle compte plus de 17 000 ouvrages !

« On dit que l’âge idéal pour plonger dans la science-fiction, c’est… 12 ans », souligne Lisa Yaszek. Normal : l’adolescent passe son temps à tout remettre en question. Et ça, c’est le boulot de la science-fiction… »

« Le grand service que la SF rend à l’esprit humain, c’est de l’habituer à l’idée du changement », conclut Élisabeth Vonarburg.

Et le changement est là pour de bon. Toute résistance est futile…