Qui remettra de l’ordre?

Dans sa nouvelle édition, L’état du Québec dévoile les attentes des Québécois à l’égard de leurs leaders. Toute une commande !

Guide pour citoyens allumés

Un Québécois qui aurait passé un an sur une autre planète y trouverait l’essentiel pour se repérer à son retour chez lui. Sorte d’almanach pour citoyens allumés, L’état du Québec 2012, préparé par l’Institut du Nouveau Monde, fait le tour des enjeux qui ont captivé la province dans la dernière année : gaz de schiste, évaluation des enseignants, affaire Bertrand Cantat, mouvement Occupons Montréal, Plan Nord, déchirements chez les souverainistes, etc. Cet ouvrage annuel, qui en est à sa 17e édition, est devenu une référence pour quiconque veut se brancher sur les préoccupations des Québécois, digérées par des spécialistes. « On met en valeur le travail de chercheurs d’ici qui bossent depuis des années sur des sujets qui, tout à coup, arrivent à l’avant-plan de nos débats publics, précise la directrice de la publication, Miriam Fahmy. On a l’ambition de faire le pont entre la science et la société. »

Un grand thème s’est imposé cette année : la crise de leadership au Québec. « Notre rapport à l’idéologie a changé, explique Miriam Fahmy. Les gens sont moins prêts à adhérer à une vision proposée par une seule personne ou un seul parti. Ils vont plutôt puiser ce qui leur convient à droite et à gauche. C’est le reflet d’une société qui est elle-même fragmentée. Le leader de demain devra réussir à transcender ces divisions, plutôt que de chercher à répondre aux petites demandes de chacun. » Noémi Mercier

L’état du Québec 2012, sous la direction de Miriam Fahmy, Institut du Nouveau Monde, Éditions du Boréal, 516 p.

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EXTRAIT :

par Anick Perreault-Labelle

Un leadership fort est une qualité essentielle de toute société digne de ce nom, croient les Québécois. Mais ils se méfient des leaders politiques et syndicaux actuels. Peut-on s’en étonner ? L’actualité des dernières années est criblée d’allégations de corruption et de malversations. Par contre, les mêmes répondants croient que le politique est encore la voie la plus crédible pour faire progresser la société.

Dans le cadre de son dossier sur le leadership, L’état du Québec a voulu sonder l’âme québécoise : quelles sont ses impressions au sujet des leaders québécois d’aujourd’hui ? L’Institut du Nouveau Monde a donc confié à Léger Marketing le soin de sonder 1 225 Québécois, afin de révéler leur perception du leadership qu’exercent leurs dirigeants. Quelques leaders réagissent aux résultats.

Disons d’emblée que, selon ce sondage, presque tous les Québécois (93 %) estiment qu’il est très ou assez important qu’une société ait des leaders. Et qu’est-ce qu’un bon leader à une époque où foisonnent les scandales ? D’abord une personne compétente et honnête, disent en chœur les répondants. Pour eux, un bon leader n’a pas besoin d’être visionnaire, éloquent, expérimenté ou pragmatique ; ce sont là des qualités secondaires – voire des défauts. « Les Québécois sont très terre-à-terre, dit Mathieu Gagné, directeur de projets Stratégie Conseil chez Léger Marketing, ils ne veulent pas de leaders qui rêvent de réaliser de grands projets, mais des leaders qui colmatent les brèches et remettent de l’ordre dans la maison. »

Bref, ils estiment que les grands idéaux manquent moins que la volonté politique de les concrétiser. « On connaît déjà les solutions aux problèmes actuels, fait remarquer Amir Khadir, député de Québec solidaire à l’Assemblée nationale. Il manque seulement de leaders avec assez d’honnêteté pour le reconnaître et de compétences pour mettre cela en œuvre. » L’exemple classique ? Accepter l’idée qu’investir massivement dans les transports en commun permettrait à la fois de créer des emplois à long terme, d’améliorer la circulation routière et d’assainir l’environnement.

Les bons leaders : une denrée rare

Les bons leaders, c’est-à-dire ceux capables de conduire des gens ou des organisations vers un but commun, seraient essentiels à une société en santé. Ceux-ci seraient malheureusement une denrée rare, estiment les répondants au sondage de Léger Marketing. En effet, près de 8 sur 10 d’entre eux, ou 79 %, croient que la province manque de bons leaders pour réaliser son plein potentiel. Pire : 65 % des Québécois croient que les leaders actuels sont moins satisfaisants que ceux d’autrefois.

Les leaders politiques déçoivent particulièrement : moins d’un Québécois sur cinq (19 %) a une bonne opinion d’eux. Seuls les leaders syndicaux obtiennent une pire note, avec 17 % d’opinions favorables.

Cette méfiance envers la classe politique n’est pas unique à la province. « Elle est présente dans plusieurs grandes démocraties, souligne Christian Dufour, professeur à l’École nationale d’administration publique. Par contre, cela est accentué au Québec, en raison du traitement qu’a fait la classe politique de la question de la corruption dans le milieu de la construction. »

Un autre facteur explique cette désaffection des citoyens pour leurs élus : leurs attentes irréalistes. « Les politiciens sont moins puissants que les citoyens le croient face aux changements technologiques ou à l’ouverture des marchés ; c’est pour cela qu’ils sont déçus », dit Christian Dufour. Ces attentes citoyennes ne risquent toutefois pas de diminuer de sitôt : plus de la moitié des Québécois (57 %) estiment qu’ils ne sont pas suffisamment exigeants à l’égard de leurs leaders !

Indispensables politiciens

Malgré tout, les Québécois fondent encore bien des espoirs sur leurs élus. En effet, lorsqu’on leur demande qui devrait prendre plus de place dans les décisions publiques, ils nomment d’abord les politiciens, à 57 %. En d’autres termes, la majorité ne veut pas se débarrasser de la démocratie représentative : elle veut simplement que ce mode d’organisation fonctionne. « Les Québécois sont déçus des leaders en place, mais croient encore qu’un leadership de qualité est possible », explique Amir Khadir.

« Les gens sont moins insatisfaits des politiciens que de leur façon de faire de la politique », ajoute Sylvain Pagé, le député péquiste de Labelle derrière le Manifeste pour une nouvelle culture politique, un pamphlet publié en 2011 qui appelle les élus à « changer [leur] culture politique d’opposition pour une culture de collaboration ». La preuve en est, selon lui, que les Québécois apprécient généralement leur député – même s’ils critiquent la classe politique. Il y a à cela une raison bien simple : « Lorsque les élus travaillent dans leur circonscription, loin des caméras, ils sont moins partisans et saluent plus volontiers le travail de leurs opposants, explique Sylvain Pagé. Bref, ils travaillent plus pour leur circonscription et ses habitants que pour un parti politique. »

Pour Jean-Martin Aussant, un leadership de qualité passe par des élus… moins expérimentés. « L’expérience politique consiste à connaître la langue de bois et à savoir répondre aux questions sans y répondre », dit l’ex-député péquiste, qui a fondé le nouveau parti politique souverainiste Option nationale. « Or, ajoute-t-il, un bon politicien n’est qu’une personne avec un bon jugement, sincère et qui maîtrise ses dossiers. »

Des leaders appréciés : les scientifiques, les artistes, les journalistes

Les Québécois sont beaucoup moins critiques envers les leaders en dehors du monde politique. En effet, plus de 60 % d’entre eux ont une opinion favorable des leaders scientifiques, journalistiques, artistiques et communautaires. Paradoxalement, moins de 31 % des répondants souhaitent toutefois que ces derniers prennent plus de place dans les décisions publiques.

« Ces leaders, qui ont une expertise reconnue, sont perçus comme les conseillers des élus », explique Christian Dufour. « Les Québécois semblent penser que ces leaders sont crédibles et devraient être davantage écoutés, mais que le devoir de décider doit rester dans les mains des élus », observe Mathieu Gagné.

Les gens d’affaires : des partenaires essentiels

L’opinion des Québécois à l’endroit des leaders du milieu des affaires est plus nuancée. Un peu moins de la moitié des citoyens (45 %) ont une opinion favorable à leur sujet. Par contre, ils estiment que, immédiatement après les politiciens, ce sont les gens d’affaires qui doivent prendre plus de place dans les décisions.

Si les Québécois font confiance aux gens d’affaires, « c’est peut-être parce que les entreprises semblent mieux fonctionner que les institutions publiques », dit Françoise Bertrand, présidente-directrice générale de la Fédération des chambres de commerce du Québec. En outre, « ils savent qu’une société en santé a besoin d’entrepreneurs qui créent de la richesse », souligne Martine Hébert, vice-présidente Québec à la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante.

Pourquoi, alors, moins d’un Québécois sur deux a-t-il une opinion favorable des leaders économiques ? « Selon moi, dit Christian Dufour, ça rend compte de l’ambivalence des Québécois face aux gens d’affaires. Ils sont à la fois admirés parce qu’ils ont réussi et diabolisés parce qu’ils possèdent l’argent. » Serait-ce le vieux fond catholique des Québécois qui les empêche de se fier franchement aux leaders du monde des affaires ?

Amir Khadir avance une autre explication : « Peut-être qu’ils souhaitent voir des leaders économiques qui prennent davantage en compte des critères sociaux, moraux ou environnementaux lorsqu’ils font du commerce. »

Les syndicats : ces grands mal-aimés

Les leaders syndicaux, longtemps perçus comme une force de changement social, obtiennent les pires scores des huit secteurs d’activité considérés : seulement 17 % des Québécois ont une bonne opinion d’eux et à peine 11 % veulent qu’ils interviennent davantage dans les décisions publiques.

« Les syndicats ont un gros problème d’image publique, commente Christian Dufour. Les Québécois les voient comme des organisations qui s’accrochent à leurs privilèges et qui défendent leurs acquis. »

Les médias jouent un rôle important dans la perception des syndicats, selon Claudette Carbonneau, qui a présidé la Confédération des syndicats nationaux (CSN) de 2002 à 2011. « Les journaux parlent des syndicats quasiment uniquement lorsqu’il y a un conflit de travail, alors que leur action est beaucoup plus vaste que cela », déplore-t-elle. En effet, ils ont notamment défendu le financement public des centres de la petite enfance, l’accès des travailleurs autonomes aux congés parentaux et un encadrement plus rigoureux des agences de placement. « Toutes ces luttes ont profité à l’ensemble des travail­leurs », rappelle Mme Carbonneau.

Enfin, « les syndicats sont devenus des institutions au même titre que l’école ou l’État et, comme toutes les institutions, ils sont remis en question », note Mme Carbonneau.

… À moins de dénicher des leaders honnêtes et compétents capables de donner à ces institutions un deuxième souffle.

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93 % des Québécois estiment important pour une société d’avoir des leaders… et 79 % considèrent que le Québec n’en compte pas suffisamment.
65 % des Québécois trouvent les leaders actuels moins bons qu’avant.
Et 57 % estiment que le Québec n’est pas suffisamment exigeant envers ses leaders.
77 % des Québécois ont une mauvaise opinion des leaders politiques, et 72 % des leaders syndicaux.

Les trois caractéristiques les plus importantes d’un leader :

compétence (49 %)
honnêteté (43 %)
communication (26 %)
Être un exemple pour les autres ne récolte que 10 %…

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