Quinze histoires d’Élise Turcotte

Un livre d’une mélancolie irisée par une écriture charmeuse, pleine d’invention, faisant naître l’émotion des pensées les plus ténues.

J’ai beaucoup de considération pour Chrystine Brouillet. Elle écrit plus que convenablement, et de toute évidence elle sait fabriquer des récits, policiers ou historiques. Et puis, mon Dieu, elle travaille comme trois, amasse de la documentation à la pelle, ce qui n’est pas un mince mérite dans une littérature, la nôtre, généralement assez paresseuse. Son dernier roman, La Renarde, est une reconstruction si habile de la vie en Nouvelle-France que nous trouvons tout naturel d’y rencontrer monsieur Talon en personne – pas Achille, l’autre.

Pourquoi, mais pourquoi donc éprouvé-je un tel ennui tout au long de ces 400 pages bourrées de tableaux, d’événements, d’aventures ?

J’avais quitté l’héroïne de la trilogie historique de Chrystine Brouillet, Marie Laflamme, à la fin du premier tome, au moment où la demoiselle, fuyant des ennuis de toutes sortes, allait s’embarquer pour la Nouvelle-France. Je la retrouve, au troisième tome, parfaitement semblable à elle-même, c’est-à-dire belle à mourir (on n’arrête pas de me le dire), guérisseuse de première force, maman exemplaire et… tout à fait nulle. Elle a autant de vie personnelle, de caractère, de profondeur humaine qu’une feuille de papier.

Tel est le piège du roman historique : laisser croire qu’il suffit d’amasser de la documentation, d’insérer dans la trame du passé quelques thèmes d’aujourd’hui, un grain de féminisme, quelques considérations aimables sur les Indiens, beaucoup de médecine alternative, pour faire une oeuvre vivante. Il y faut aussi des personnages un peu complexes; et de la pensée, des interrogations personnelles. Comment ne pas évoquer à ce propos le nom de Marguerite Yourcenar ? Tout le monde ne peut pas écrire les Mémoires d’Hadrien, mais c’est dans ce sens qu’il faut travailler, si l’on veut écrire quelque chose qui échappe à l’ennui du simple divertissement.

L’histoire, la véritable histoire de l’humanité, ce n’est donc pas dans les machineries d’époque de Chrystine Brouillet que je la trouve mais, par exemple, dans la scène suivante : une jeune fille, cherchant une robe dans une boutique, se trouve tout à coup face à sa mère, qui l’a abandonnée depuis on ne sait combien d’années. C’est une femme très sûre d’elle-même, imposant ses goûts; et la jeune fille, la narratrice, est facilement désemparée devant elle. La rencontre se passe somme toute assez bien, sans drame apparent. Mais le récit donne à entendre qu’au fond, très loin des apparences, se joue l’éternelle tragédie de l’abandon.

Cette histoire est la première des « 15 histoires de Marie » que raconte Élise Turcotte dans Caravane, et dès les premières lignes on reconnaît un ton, un style, une manière d’être dans l’écriture et dans le monde qui étaient, déjà, ceux du Bruit des choses vivantes.

Ce premier roman, on s’en souvient, était axé sur les relations d’une jeune mère avec sa fille. Ici, dans un livre qui est une suite de nouvelles plutôt qu’un véritable roman, la narratrice est parfois mère également, mais les enfants n’occupent que l’arrière-plan, comme le murmure de la vie quotidienne. Pas de mari dans les parages. Des hommes apparaissent – mariés généralement, avec enfants – puis disparaissent, liaisons plus ou moins longues qui constituent la chronique de l’abandon. « Ce n’est pas ça, dit la narratrice. Ce n’est jamais ça. »

Caravane n’est pas un livre triste mais un livre mélancolique, ce qui est tout à fait différent, et d’une mélancolie irisée par une écriture charmeuse, pleine d’invention, faisant naître l’émotion des pensées les plus ténues, des plus petits faits. On pardonne aisément à l’auteur quelques chutes, parfois, dans une grâce un peu affectée.

Caravane

Un jour j’ai demandé à mon père ce que ça voulait dire, amoureux. Il m’a répondu : « deux personnes qui s’aiment ». Ce n’était pas suffisant pour une petite fille de sept ans, deux personnes qui s’aiment. Je voulais savoir de qui, de quoi on pouvait être amoureux et si on était forcé d’être amoureux. C’est alors qu’il m’a serrée dans ses bras et qu’il s’est mis à pleurer. Il pleurait sur sa vie passée avec elle, et il pleurait sur sa vie, sans elle.

Élise Turcotte