Raconte-moi un auteur : Bertrand Gervais

Quel est votre rituel d’écriture ? Avec quel auteur prendriez-vous le thé ? Quel est l’ouvrage qui vous a marqué ? L’actualité a demandé aux finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général de parler de leur métier… et de ce qui les inspire. Bertrand Gervais, finaliste dans la catégorie «Essais», s’est prêté à l’exercice.

Bertrand Gervais photo
Bertrand Gervais

Bertrand Gervais est finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général 2014 dans la catégorie «Essais» pour Un défaut de fabrication (Boréal).

L97827646231691

Comment est né le désir d’écrire chez vous ?

Ce désir a toujours été présent. Adolescent, j’étais en sciences pures, mais mon grand plaisir était de lire et d’écrire, même si le fait d’être un gaucher contrarié et de devoir écrire de la main droite (c’est le sujet de mon essai Un défaut de fabrication) nuisait grandement à mes élans créateurs. Mais j’ai été chanceux : dès l’instant où les ordinateurs personnels sont apparus, j’ai pu cesser d’écrire à la main, pour me servir d’un clavier, et mon écriture s’est affranchie.

Depuis, le désir d’écrire ne m’a plus quitté. Je me définis d’abord et avant tout comme un être d’écriture. Même si les images me fascinent, et que j’ai songé un temps bifurquer du côté de l’histoire de l’art, je pense avec des phrases, avec des mots, je réfléchis en termes de textes et d’enchaînements. Le livre est une forme qui me convient parfaitement. Et la littérature est au centre de mes préoccupations.

Quel est votre rituel d’écriture ?

Je n’ai pas d’endroit privilégié pour écrire. Je le fais n’importe où, dès que j’ai le temps. Ou, encore, je le fais tout le temps, dès que j’ai un peu d’espace. J’ai ma table de travail, évidemment, mais la grande table à la campagne, qui donne sur la baie vitrée, fait tout autant l’affaire ! Et la table du bistrot. Et le banc dans un parc. Et le comptoir de la cuisine. Et le «Chesterfield» du salon. Et le lit de la chambre à coucher.

Pour un de mes projets, j’écris dans le métro de Montréal, avec mon iPad. Je me laisse influencer par ce que je vois, par ceux qui me côtoient. Et je pianote maladroitement sur le clavier virtuel de la tablette, replié dans un coin. C’est un exercice de concentration. J’en oublie le temps qui passe.

Un ouvrage particulièrement marquant pour vous ?

Il y en a tellement. C’est difficile de choisir.

Disons, pour commencer, Le livre de l’intranquillité, de Fernando Pessoa. Sous ce titre ont été ramassés et édités, à titre posthume, certains des manuscrits de cet auteur, laissés dans une malle. Mais la complexité des textes, le caractère éclaté de leur assemblage, le précision des descriptions, le souci du mot juste et, ultimement, l’éclatement des identités adoptées par l’auteur donnent à l’ensemble une incroyable force. J’aime en relire des extraits. J’aime surtout penser au projet souterrain de Pessoa. Il aurait fait un extraordinaire personnage de roman, mais, ce qui est encore mieux, il a existé…

Sinon, pêle-mêle, j’ajouterais : Feu pâle, de Vladimir Nabokov, Perdu dans le labyrinthe, de William Gass, Fictions, de Jorge Luis Borges, Bartleby et cie, d’Enrique Vila-Matas, Beloved, de Tony Morrison, Blonde, de Joyce Carol Oates, et L’adversaire, d’Emmanuel Carrère.

Qu’est-ce qui vous inspire ?

Des choses simples. Des photos ; j’adore travailler à partir de photos. Les miennes ou celle des autres.  Des phrases entendues dans la rue ou dans le métro. Des gestes croqués sur le vif. Des graffitis. Des mots. Des figures. Quand j’écris, parfois, j’ouvre un livre et saisis une phrase, quelques mots, qui relancent ma propre écriture. Je pense à ce que d’autres ont inventé, cherchant à reproduire ce qu’ils ont fait.

Deux auteurs (québécois et étranger) avec qui vous prendriez le thé ?

Je prendrais un café ou un scotch (je ne suis pas un buveur de thé) avec Enrique Vila-Matas, l’écrivain catalan, qui a écrit certains des textes les plus fascinants des 15 dernières années. Je suis séduit par son imagination, par son sens de l’autodérision, par ses structures en miroir, par ses connaissances littéraires. Je le laisserais parler.

Je me paierais aussi un tête-à-tête avec Gaétan Soucy. Mais, lui, je ne le laisserais pas parler. Je lui ferais un sermon. «Veux-tu bien me dire pourquoi t’as pas pris soin de toi ? On meurt pas comme ça, à 54 ans, d’une crise cardiaque. Voyons donc… T’avais pas fini d’écrire ce que tu avais à écrire, tu pouvais pas faire un effort ? Courir, faire du vélo. Du yoga. T’oxygéner.» Je serais interminable.

D’après vous, quelle est l’idée la plus fausse qu’on puisse se faire au sujet d’un écrivain ?

Que l’écriture est facile ! On s’assoit devant son ordinateur et les mots coulent comme l’eau dans une rivière. Écrire est un combat. Intense, exigeant, mais totalement fascinant. Les mots ne coulent pas, ce sont de petites masses compactes avec lesquelles on doit apprendre à jongler. Et il faut jongler longtemps avant d’être capable d’en faire un numéro.

Écrire, c’est toujours être en train d’écrire, même loin de son clavier ou de son carnet. C’est dire que, pour moi, un écrivain, ce n’est pas une personne sociale, un coureur de banquets ou de 5 à 7. C’est quelqu’un qui n’est jamais tout à fait là quand on lui parle. Parce qu’il est à deux endroits en même temps. Ici, devant moi, en train de me parler, étrangement distrait ; là, à son ordinateur, en train d’écrire, même si c’est une écriture imaginaire.

Qu’est-ce que cela vous fait de voir votre travail remarqué par les Prix littéraires du Gouverneur général ?

Avec Un défaut de fabrication, j’ai amorcé un nouveau cycle d’écriture, assez différent des précédents. La posture est plus personnelle, et les rapports à la fiction se modulent différemment. J’avais déjà commencé à jouer avec cette écriture dans une nouvelle, parue sous forme de petit livre (Le onzième homme, La traversée, 2012 ; le texte porte sur les attentats du 11 septembre 2001).

En écrivant Un défaut de fabrication, je voulais conserver le même ton, le même type de regard. Et j’avais vraiment l’impression d’avoir réussi. Le livre s’est écrit tout seul. La nomination me dit essentiellement que je ne faisais pas fausse route. Elle me dit aussi : continue ! Cette voie mérite d’être poursuivie.

Un thème à aborder dans une prochaine œuvre ?

Parmi mes projets en cours, celui qui me tient le plus à cœur s’ouvre sur la question de la guerre : guerre ouverte, déclarée, officielle, mais aussi guerre interpersonnelle, guerre dans le couple, guerre avec ses propres souvenirs. Je suis parti avec un nom de famille, choisi au hasard sur un mur, et j’ai entrepris, à partir de ce nom, de revisiter les années 1970, de ressusciter des souvenirs d’adolescence. C’est une réflexion sur la violence, celle qu’on se fait à soi-même, celle qu’on inflige aux autres, celle aussi qui nous entoure.

Quel est l’avenir du livre, selon vous ?

Tout comme la télé n’a pas tué la radio, le numérique ne tuera pas le livre. La pratique du livre va se transformer, c’est évident, du fait de se déployer dans un environnement où ce dispositif de transmission d’information cohabite avec un autre, l’écran d’un ordinateur ouvert sur un réseau, beaucoup plus efficace sur de nombreux plans. Mais transformer n’est pas disparaître.

Je donne d’ailleurs en ce moment un séminaire sur l’imaginaire de la fin du livre, sur cette peur que nous avons de voir le livre et sa culture disparaître. Il y a là un sujet passionnant, parce qu’il touche à ce qui est au cœur de notre civilisation. Il n’y a jamais eu autant de livres publiés, autant de lecteurs, et pourtant on n’a jamais autant craint sa disparition. Étonnant paradoxe.

* * *

Les Prix littéraires du Gouverneur général sont administrés et financés par le Conseil des arts du Canada.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie