Raconte-moi un auteur: Catherine Ego

«C’est la culture qui rend la vie belle, imprévisible, inoubliable.»

Catherine Ego (Photo : Archives personnelles)
Catherine Ego (Photo : Archives personnelles)

Quel est votre rituel d’écriture? Quels sont vos rêves les plus fous? L’actualité a demandé aux finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général de parler de leur métier. Toutes les entrevues de la série «Raconte-moi un auteur» sont accessibles ici.

Catherine Ego est l’une des finalistes aux Prix littéraires du Gouverneur général 2015, catégorie Traduction, pour Voisins et ennemis: La guerre de Sécession et l’invention du Canada (Presses de l’Université Laval), traduction de Blood and Daring: How Canada Fought the American Civil War and Forged a Nation, de John Boyko (Alfred A. Knopf Canada).

L’étincelle

Comment est né votre désir d’écrire, de créer? Des souvenirs d’enfance précis?

Mon frère et ma sœur savaient déjà lire et écrire quand je suis née. Dès que j’ai compris qu’ils avaient accès à un univers infini, et qu’il me resterait interdit tant que je ne saurais pas déchiffrer l’alphabet, j’ai voulu apprendre. J’ânonnais les panneaux de signalisation et les publicités au fil de nos déplacements en voiture, puis je me suis mise à écrire des histoires. (Pour autant que je me souvienne, ça parlait beaucoup d’animaux.)

Ma première publication remonte au début du primaire. Notre école produisait, tous les mois peut-être, un petit journal ronéotypé en trois couleurs: bleu cobalt, rose fuchsia et vert amande. Nous ramenions fièrement La Voix de l’école dans nos familles. L’ivresse de voir nos textes et dessins dans le journal! («Ivresse» dans tous les sens du terme, d’ailleurs, car ces pages restaient imprégnées pendant des semaines d’une odeur entêtante qui nous rendait hilares.)

Mon premier texte publié portait sur les «chiens total». Ni erreur d’accord ni licence poétique dans ce thème: c’étaient des petits chiens en plastique offerts par des stations d’essence. Comme ma sœur parcourait beaucoup de kilomètres en moto, elle me rapportait souvent des «chiens total».

Un des dessins de Catherine Ego, réalisé enfant.

Finalement, je me rends compte que c’est à la route que je dois la lecture et l’écriture. Je devrais peut-être envisager un «roman d’asphalte»…

Aujourd’hui, je ne fais plus collection de «chiens total», mais j’écris encore des histoires, pour les revues littéraires et pour la scène. Elles sont alors créées par la troupe de guitare et voix parlée Paroles Égales, que j’ai cofondée avec le guitariste Arturo Parra (évidemment, c’est lui qui joue — et moi qui parle).

Mon intérêt pour la traduction s’est développé au début de l’adolescence. C’est en écoutant les vinyles pop et rock de mon frère et ma sœur que j’ai commencé à apprendre l’anglais. Même si je n’y comprenais pas grand-chose à l’époque, je savais quantité de chansons des Beatles par cœur. Un souvenir précis: sur la pochette intérieure d’un disque de Genesis (Wind and Wuthering) étaient imprimées les paroles des chansons… en traduction française! Quel luxe! Je me rappelle distinctement la traduction de l’un des titres, «Blood on the rooftops»: «Du sang sur les ondes». Alors, comme ça, on pouvait traduire rooftops, non par «les toits», mais par «les ondes»? Je découvrais que la traduction exige bien plus que la maîtrise d’un lexique et qu’elle peut être écriture à part entière. J’étais ébahie, admirative, ravie. Voilà: j’avais la piqûre.

Le rituel

Où et quand vous installez-vous pour écrire, pour créer? À quoi ressemble votre espace de travail? Thé, café, boissons, objets fétiches?

Pour traduire, je m’installe à mon bureau. Pour écrire, je ne m’installe pas: je griffonne n’importe où — dans les cafés, les bus, les salles de spectacle. Je jette mes idées dans des carnets, dans la marge des journaux, dans des dépliants publicitaires et des programmes. Ensuite, il faut reprendre toute cette matière et la pétrir pour en faire des histoires.

Je n’ai pas de rituel, mais je bois beaucoup de café (beaucoup trop). Il m’arrive de garder les chats de mes amis. J’aime être à mon clavier et les voir observer la rue par la fenêtre. J’aime leur vie de témoins impassibles et silencieux.

L’ouvrage

Quel est le livre qui vous a marqué, qui a changé votre vie? Pourquoi?

Quelle question cruelle! Il y en a beaucoup. Sans trop y penser, je dirais: Homme invisible à la fenêtre (Monique Proulx). J’ai été envoûtée par ce roman, ses changements de point de vue et ses ruptures de ton.

Je pourrais citer aussi Côte-des-Nègres (Mauricio Segura), parce que cette histoire décrit de l’intérieur un univers qui m’était complètement inconnu… et qui respire à 10 minutes de chez moi. Le parfum (Patrick Süskind), pour la minutie et l’obstination. La petite fille qui aimait trop les allumettes (Gaëtan Soucy), pour la course haletante de l’écriture et du récit. Et puis Le sermon sur la chute de Rome (Jérôme Ferrari), pour la mécanique implacable du récit (et parce qu’il faut quand même du cran pour publier un livre avec un titre pareil!).

Et puis encore L’impasse (Daniel Biyaoula), un auteur dont je ne savais rien et qui m’a été recommandé par un libraire: l’éblouissement et la terreur à chaque page; encore un monde qui s’ouvrait devant moi, ou plutôt, sous mes pieds. On ne dira jamais assez combien les libraires sont de formidables passeurs pour les lecteurs flâneurs.

Mais cette question est vraiment trop cruelle, et l’esprit d’escalier va frapper fort dans les prochains jours: «J’aurais dû parler de ce livre aussi, et mentionner celui-là…»

Le projet

Quel est votre prochain projet littéraire? Le ou les thèmes que vous prévoyez aborder?

J’ai plusieurs histoires en friche. Je ne sais jamais trop quoi dire d’elles. Le lecteur ou le spectateur y voit souvent des échos, des images, des filigranes dont j’ignorais l’existence jusqu’à ce qu’il les repère. Alors, je préfère attendre qu’elles aient rencontré d’autres yeux et d’autres oreilles que les miens pour savoir ce qu’elles recèlent… Ce que je constate a posteriori, c’est qu’elles mettent souvent en scène des personnages solitaires, des atypiques qui regardent la vie sans s’y soustraire ni s’en exclure, mais sans se laisser emporter par elle; des êtres sensibles qui ont trouvé un moyen bien à eux de survivre à la dureté; des gens fragiles, mais jamais faibles.

En ce qui concerne la traduction, je travaille essentiellement à des ouvrages scientifiques ou littéraires, et ils portent de plus en plus souvent sur les questions autochtones: La destruction des Indiens des Plaines (James Daschuk, PUL, 2015); Des veines du cœur au sommet de la pensée (poésie, Aqqaluk Lynge, PUQ, 2012), entre autres. Le sujet me passionne depuis très longtemps. Je viens d’ailleurs d’entreprendre une mineure en Études autochtones à l’Université de Montréal: nous sommes la première cohorte!

Le rêve

Vos rêves les plus fous! Pour le monde de la littérature (l’avenir du livre, par exemple), pour la société, pour votre entourage, pour les arts…

Mon rêve le plus fou, c’est que nous retrouvions, individuellement et collectivement, le goût de l’imagination et de la fantaisie. Nous vivons une époque très technicienne et technocrate. Nous nous intéressons aux prouesses des machines, toujours plus, plus puissant, plus vite. Leurs limites et leurs ratés nous angoissent. C’est bien, les machines; mais à trop nous ébaudir devant leurs exploits, notre univers intérieur rétrécit.

Nous nous demandons beaucoup trop «comment» faire, et pas assez «pourquoi». Il faut du silence pour rêver; il faut du temps.

J’aimerais que nous inventions un peu moins d’objets, et que nous nous inventions et réinventions un peu plus nous-mêmes. Et cela passe, je crois, par la culture, de cette culture vivante, bouillonnante, brouillonne et foisonnante qui pousse comme herbe folle dès qu’une personne crée, jette un mot en l’air, lance un trait sur le papier; dès que deux êtres humains se rencontrent, dialoguent et commencent à s’inventer; celle qui germe quand un libraire vous dit: «Vous savez, il y a ce livre…»

J’aimerais que nous mesurions mieux l’importance de la rencontre, de la curiosité de l’autre, en un mot, de la culture, parce que c’est elle qui rend la vie belle, imprévisible, inoubliable.

Toutes les entrevues de la série «Raconte-moi un auteur» sont accessibles ici.


Les Prix littéraires du Gouverneur général sont administrés et financés par le Conseil des arts du Canada.

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