Raconte-moi un auteur : Catherine Mavrikakis et Nicolas Lévesque

Quel est votre rituel d’écriture ? Avec quel auteur prendriez-vous le thé ? Quel est l’ouvrage qui vous a marqué ? L’actualité a demandé aux finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général de parler de leur métier… et de ce qui les inspire. Catherine Mavrikakis et Nicolas Lévesque, finalistes dans la catégorie «Essais», se sont prêtés à l’exercice.

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Catherine Mavrikakis et Nicolas Lévesque (photos : Toma Iczkovits et Nicolas Lévesque)

Catherine Mavrikakis et Nicolas Lévesque sont finalistes aux Prix littéraires du Gouverneur général 2014 dans la catégorie «Essais» pour Ce que dit l’écorce (Éditions Nota bene).

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Comment est né le désir d’écrire chez vous ?

Catherine Mavrikakis : J’ai toujours voulu écrire. Comme tout le monde… Sans y croire, sans avoir de vraie conviction. Je préférais lire. Mais en 1997, j’apprends qu’un autre des mes amis est mort du sida, et je me décide à être le porte-voix de quelques-uns de mes disparus.

Nicolas Lévesque : Comme pour la plupart des désirs, cela ne s’invente pas seul, cela ne sort pas de nulle part. Mes parents avaient tous les deux un désir d’écrire, et je me demande s’il ne faut pas toujours trouver d’abord une figure d’étayage et d’identification avant qu’apparaisse quelque chose comme mon désir d’écrire. Ces figures existent aussi en dehors de la famille, fort heureusement. Dans mon cas, il a aussi fallu qu’un professeur de français de quatrième secondaire me dévoile à moi-même mon désir d’écrire, me force même à le reconnaître. Et publiquement. Dès les premières semaines de l’année scolaire, il avait lu deux fois mes compositions devant la classe et je lui en avais beaucoup voulu pour cette pédagogie sauvage — comme on dit «psychanalyse sauvage». Il avait toutefois réussi à faire sa marque en moi : j’ai su à cet âge-là qu’il y avait en moi un écrivain, il n’y avait plus aucun doute. Mais la relation d’attachement avec cette certitude a été très fragile dans ma vie, et je dois dire qu’elle l’est encore.

Dans ma vie adulte, il a fallu un autre temps, un autre coup, pour que je décide de le soutenir, l’écrivain ; de m’y attacher, de le porter enfin au dehors, sans honte, comme une identité. C’est la pratique de psychologue avec mes patients qui a réveillé pour de bon mon désir d’écrire, car c’était devenu, pour la première fois, une nécessité. J’avais besoin d’autre chose qu’un superviseur clinique ; j’avais besoin de sauver ma peau, littéralement, de m’abandonner à quelque chose de plus large, de plus infini. On pourrait appeler cela «l’espace public» ou «la communauté symbolique». La page blanche s’est progressivement imposée comme un espace intermédiaire idéal pour moi : à la fois en moi et en dehors de moi. Mais surtout : chez moi. Et dans le Monde. C’est seulement à partir de ce sentiment secret de sécurité et d’hospitalité que l’écrivain peut aller à la rencontre de toutes les altérités, sans devenir fou ou s’y perdre totalement.

Quel est votre rituel d’écriture ?

C.M. : Je travaille n’importe où. Mon ordinateur est portable ; je le trimballe avec moi à travers les pièces, les cafés, les lieux où je vais. Mais j’écris surtout le matin, de façon très régulière : je me donne environ trois pages à écrire par jour, quand je suis dans un projet. Mais il m’arrive de passer de longs moments sans écrire. Je pense alors à mon prochain projet, je prends des notes, j’erre…

N.L. : Les psys ont souvent des horaires en blocs (de béton). J’ai un jour de réservé — la journée du mercredi — comme espace de jeu rituel. Un bloc sacré. À moi. Ma séance. Sous sécurité maximale. Barbelés, clôtures électriques, snipers, etc. Seuls mes enfants, la cuisine et la rénovation ont réussi à percer, parfois, mes mercredis. En réalité, j’ai besoin de jouer, de sentir qu’il se crée quelque chose. Que je participe à un mouvement. Que je descends une rivière. Que ce soit avec des mots ou autre chose.

Je suis plus souple depuis un an ou deux, comme si l’écrivain avait pris confiance, sentait moins le besoin d’être autant encadré, soutenu. J’écris maintenant ici et là, au gré des plages libres dans mes horaires. Mais j’aurai peut-être un jour besoin de revenir à un régime plus strict si cette flexibilité mène à ne plus écrire du tout, ou à écrire uniquement des notes, des ébauches qui ne parviennent pas à grandir, à s’installer dans un projet plus grand, comme un livre. On verra bien, mais j’aime cette nouvelle souplesse, dans laquelle je parviens à installer de manière plus nomade de petits abris de fortune un peu partout et n’importe quand.

Un ouvrage particulièrement marquant pour vous ?

C.M. : Je me suis donné le droit d’écrire après avoir lu le livre d’Hervé Guibert, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, qui raconte son sida. J’avais l’impression qu’il était dans un rapport très fort à la vérité de la maladie et que l’écriture lui permettait de faire reculer sa mort. Je n’avais jamais lu quelque chose d’aussi intense.

N.L. : Tous les livres de Jean-Bertrand Pontalis. L’amour des commencements et Fenêtres, en particulier, si j’avais à choisir. J’ai vu que ce que je souhaitais faire était possible, qu’il était possible d’être un électron libre, à la fois psychanalyste, écrivain et éditeur, tout en ayant passé par la philosophie auparavant. Bref, c’est une figure d’identification importante pour moi. Pontalis a défriché un chemin dans lequel je me suis tout de suite reconnu. Depuis cinq ans, par contre, je ne le lis plus, je me sens devenir autre, plus libre par rapport à ce chemin, puisque je suis aussi très différent de lui sur certains points. Mais je reconnais qu’il m’a profondément marqué et que sans ses livres, mon chemin aurait été plus difficile.

Qu’est-ce qui vous inspire ?

C.M. : Tout m’inspire, je fais feu de tout bois, mais j’aime particulièrement rencontrer des gens qui sont toujours porteurs de récits, de lieux qu’ils ont habités, d’êtres qu’ils ont connus. Et puis la littérature des autres écrivains est très inspirante. Là aussi, je rencontre des êtres à travers les livres.

N.L. : Mes patients. Chaque fois que mon élan créatif s’épuise, tourne sur lui-même ou dans le vide, je trouve dans les séances avec mes patients une source infinie d’inspiration. Et non pas dans le sens d’en faire des «études de cas». Non, ce n’est pas ça. En les aidant à se relancer, à se remettre en mouvement, inévitablement cela me remet moi aussi en mouvement. Je m’entends leur dire des choses que je me dis aussi, de manière oblique, à moi-même. Je les entends me dire des choses qui me déjouent, me relancent, et si on dit souvent (avec raison) qu’il s’agit d’un travail difficile, le secret le mieux gardé des psys, c’est que c’est aussi formidable, d’une vivacité à toute épreuve. On travaille avec les fantômes… et les nouveau-nés.

Deux auteurs (québécois et étranger) avec qui vous prendriez le thé ?

C.M. : Prendre le thé avec un écrivain ou une écrivaine ? Alors je vais choisir des écrivains agréables…. Mais je ne sais pas si j’aime les écrivains agréables ! Les écrivains, après tout, ont le droit de ne pas être gentils. Et puis, je n’aime pas trop parler aux auteurs : j’aime leurs livres. Mais bon, je vais jouer le jeu.

L’auteure étrangère que j’adore est l’Autrichienne Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature, qui a une grande liberté d’écriture et qui se permet de créer des formes, de ne pas penser au plaisir du lecteur. Et puis elle est très engagée politiquement.

Au Québec, j’aime beaucoup les poètes : Martine Audet, Denise Desautels et Louise Dupré, mais pour le coup, je dois avouer que je prends souvent un café avec elles. Ce sont d’ailleurs des femmes charmantes, en plus d’avoir une grande œuvre.

N.L. : Je prendrais deux fois le thé avec Héraclite, si le génie de la lampe le permet. J’aimerais vraiment savoir comment il vivait, comment il pensait. J’aurais besoin de mieux connaître tout ce passé présocratique et prémonothéiste pour mieux comprendre le monde dans lequel je vis aujourd’hui, qui s’est largement bâti dans le refoulement de ces Anciens Mondes qui pourraient étrangement nous indiquer l’avenir. Il n’y a là aucune nostalgie, uniquement une préoccupation à l’endroit de tout ce qui a été occulté, sacrifié sur l’autel du «progrès» occidental…

D’après vous, quelle est l’idée la plus fausse qu’on puisse se faire au sujet d’un écrivain ?

C.M. : Qu’il doit ou sait parler de son œuvre. En fait, les questionnaires sur l’auteur ou les portraits sur lui sont souvent inutiles. Seule l’œuvre parle : l’écrivain n’a rien à dire. Vous me pardonnerez, n’est-ce pas, cette petite moquerie envers votre questionnaire ? J’aime bien me moquer…

N.L. : Qu’il est maudit ! Que son choix le condamne, comme autrefois dans la vocation religieuse et/ou héroïque, à devoir sacrifier sa vie personnelle… Ce romantisme masochiste continue de faire beaucoup de ravages… Cela met en colère le psy en moi, ces faux choix : l’écriture ou la vie. (Titre d’un très très beau livre de Semprun.) Je rêve d’un monde — et j’y travaille fort… — où l’on peut vivre et écrire, mais aussi, pourquoi pas, vivre et faire de la politique (autre vocation encore très opprimée par une morale du sacrifice de la vie privée). J’en ai assez de voir mes enfants regarder, après moi, après d’autres, des films où les superhéros font le choix déchirant de prendre la Cité et non la femme… Comme si c’était fatalement l’un ou l’autre.

De manière pernicieuse, on valorise encore beaucoup cette image de l’artiste, du créateur. Les écrivains heureux n’ont pas d’histoire ? Ce n’est pas vrai, ils sont tout simplement des hybrides qui ne rentrent pas dans les cases que propose l’idéologie morale : si tu sors de la norme, si tu choisis en outre d’en faire une pratique, un métier, tu dois en retour sacrifier quelque chose d’essentiel. Cela permet au citoyen dit «normal» — une créature fantastique qui n’existe pas, mais qui est bien commode — de se dire qu’au bout du compte, ça ne vaut pas le risque. Mieux vaut aller au cinéma trois fois par année, acheter un livre trois fois par année. Mais devenir écrivain, créateur, cela coûte trop cher…

Qu’est-ce que cela vous fait de voir votre travail remarqué par les Prix littéraires du Gouverneur général  ?

C.M. : C’est toujours agréable de voir son travail reconnu. On a l’impression d’avoir été lu, ce dont on n’est pas trop sûr de nos jours.

N.L. : Eh bien, malgré tout le cynisme ambiant, je dois admettre que les prix sont importants. Et peut-être pas pour les raisons que l’on pense. Par exemple, dans mon cas, cette reconnaissance vient relancer et troubler le rapport que j’ai avec l’écrivain en moi. Étant donné que le psy et l’éditeur que je suis également prennent beaucoup de place, je change souvent d’avis sur la place que je dois donner à l’écriture dans ma vie. Je lui en ai donné tout de même beaucoup dans les 15 dernières années et au moment où je m’apprête à céder le terrain occupé par l’écrivain davantage à l’éditeur, cet événement vient me narguer, dirait-on. Comme si l’écrivain qui m’habitait m’avait fait un sale coup. À n’en point douter, il est résilient. Je l’ai tué si souvent…

Ces activités entourant les Prix du GG (ré)incarnent peut-être, à 40 ans, cette effraction de mon professeur de quatrième secondaire à 15 ans : tu dois continuer d’écrire. (Il portait d’ailleurs une longue barbe de style Moïse; donc, après «Tu ne tueras point», «Tu écriras»…) Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, mais j’aime l’idée de m’approprier ce commandement, de le réécrire : «Nous écrirons.» Voilà une phrase qui me convient mieux, que je sens que je pourrai porter avec bonheur, sans lourdeur, avec responsabilité. Que j’écrive à l’avenir en mon nom ou en tant qu’éditeur — car l’édition est une forme d’écriture, invisible, mais très réelle.

Un thème à aborder dans une prochaine œuvre ?

C.M. : La mort, la mort, toujours la mort… Mais cette fois-ci, ce sera la mort d’une communauté et de sa culture.

N.L. : Le lien entre le deuil et la politique. Entre l’impossible et l’art du possible. Entre le sacré et l’économie. (Je devrais publier ce livre l’hiver prochain.)

Mon lien à l’art. Accompagner des images avec des mots, librement, les mélanger, les faire cohabiter. (Un livre que j’aimerais faire.)

Quel est l’avenir du livre, selon vous ?

C.M. : Je suis d’un naturel pessimiste… Les gens ne lisent pas en général, et les librairies indépendantes ferment. On peut toujours penser que l’Internet va nous sauver. Je ne le crois pas… Il faut se battre pour le livre, pour le prix unique du livre au Québec et pour la littérature en général en changeant l’éducation et, surtout, en prenant la littérature très au sérieux. Ce n’est pas seulement un divertissement. Les gouvernements doivent investir dans la culture, mais pas seulement en donnant des prix aux auteurs : c’est quelque chose de beaucoup plus profond.

N.L. : Je ne vois pas l’humain sans l’écriture. Tout simplement. Le rapport à l’écriture, le support de l’écriture, ces choses ont toujours changé et continueront de changer. Mais un lien plus profond unit l’homme et l’écriture, c’est à ce lien qu’il faut faire confiance.

Je n’aime donc pas le discours facile des apocalyptiques. Ni le discours facile des fanatiques du nouveau et de la foi en tout ce que la technoscience produit en matière de nouveautés.

Il y aura éventuellement un retour en force d’une dimension sacrée (non religieuse), qui excède le politique et lui donnera la force d’encadrer la science et le capitalisme. On pourra alors faire autre chose que «s’adapter» continuellement à ladite «nouvelle réalité» ; on pourra la transformer et l’essentiel du livre, son âme, pourra alors être protégé et relancé vers l’avenir. On pourra aussi préserver toutes les couches de la chaîne du livre, ces médiations très importantes, qui forment toute la richesse du rapport au livre. Le fantasme du rapport direct du «consommateur» au produit-livre, sans intermédiaire, sans autorité, sans communauté, est très dangereux. Il a déjà commencé à faire beaucoup de dommages. Rappelons-nous qu’il s’agit d’un fantasme, que nous pouvons être collectivement de bons psys et que notre société saura, après ces autodestructions, retrouver un attachement à ce qu’elle a de plus précieux.

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Les Prix littéraires du Gouverneur général sont administrés et financés par le Conseil des arts du Canada.

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