Raconte-moi un auteur : Éric Fontaine

Quel est votre rituel d’écriture ? Avec quel auteur prendriez-vous le thé ? Quel est l’ouvrage qui vous a marqué ? L’actualité a demandé aux finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général de parler de leur métier… et de ce qui les inspire. Éric Fontaine, finaliste dans la catégorie «Traduction», s’est prêté à l’exercice.

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Éric Fontaine (photo : Benoit Falardeau)

Éric Fontaine est finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général 2014 dans la catégorie «Traduction» pour Les Blondes (Alto), traduction française de The Blondes, par Emily Schultz (Doubleday Canada).

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Comment est né le désir d’écrire chez vous ?

Je suis né à Edmonton, où mon père, animateur de radio, et ma mère, bibliothécaire et comédienne à ses heures, m’ont inculqué l’art délicat de naviguer entre le français et l’anglais.

Le premier (et possiblement le seul) véritable conflit que j’ai eu avec mon père repose sur un problème de traduction. J’avais six ans, nous visitions Story Land Valley Zoo, une sorte de Jardin des merveilles où l’on pouvait entre autres faire des balades à dos d’âne. Après le passage obligé devant la cage des chimpanzés, mon père a proposé que nous allions faire un tour non pas du côté des ânes, mais du côté des burros (bourriques), ce qui était évidemment la même chose, mais je ne connaissais pas ce terme anglais.

Certain d’avoir été floué, je suis parti comme une flèche. Mon père a voulu me retenir, j’ai résisté, et un solide torticolis a mis un terme à la sortie. Je pense bien que mon amour du mot juste est né cet après-midi-là.

Quel est votre rituel d’écriture ?

J’aime travailler à partir du livre papier et non d’un pdf. Il m’arrive même régulièrement de travailler avec crayon et papier et de transcrire plus tard mon brouillon à l’ordinateur.

J’aime le silence. La moindre musique dérange. Je m’égare aussitôt dans les paroles.

Je ne suis jamais aussi efficace que lorsque j’éteins l’ordinateur et range mes dictionnaires. La traduction sans harnais ni corde, en quelque sorte.

J’ai fait un bon tiers de ma première traduction assis dans le sable d’une plage du Portugal, stylo bille à la main.

Un ouvrage particulièrement marquant pour vous ?

Le mystère de la crypte ensorcelée (1982), d’Eduardo Mendoza. On ne parle pas d’un chef-d’œuvre ici, mais j’ai lu 10 fois cette histoire loufoque d’un aliéné qui mène une enquête sur la disparition d’une jeune fille de bonne famille barcelonaise, et ça me fait encore rire.

Je ne peux pas, hélas !, juger de la qualité de l’œuvre espagnole originale, mais la traduction française d’Anabel Herbout et d’Edgardo Cozarinsky est une pure merveille sur le plan du rythme et du ton. Lorsque j’ai lu ce livre pour la première fois, il y a plus de 20 ans, je me suis dit : «Voilà, c’est comme ça qu’il faut faire».

Qu’est-ce qui vous inspire ?

L’humour dans un texte. Quand c’est réussi, c’est presque miraculeux. Que Le Bourgeois gentilhomme nous fasse encore rire 350 ans plus tard me sidère. Comment est-ce possible ? Ça tient de l’alchimie.

Deux auteurs (québécois et étranger) avec qui vous prendriez le thé ?

S’il était possible de retourner dans la ville de Québec au milieu du XIXe siècle, j’inviterais bien Octave Crémazie à prendre le thé. Il insisterait sans doute pour y ajouter une bonne dose de gin et finirait par me soutirer quelque lettre de change, mais j’aime l’extravagance du personnage, sa dimension quasi balzacienne. J’aime qu’il se soit enfui en France sous le nom de Jules Fontaine pour échapper à ses créanciers. J’aime qu’il ait écrit des poèmes grandiloquents à Québec, mais des pages éblouissantes sur la guerre franco-allemande.

Je partagerais aussi une pleine théière avec Emmanuel Carrère, pour sa prose qui semble couler de source, pour ses doutes et son honnêteté, pour sa façon d’écrire l’horreur avec des mots simples. Après la lecture d’une œuvre de Carrère, mes phrases se construisent plus facilement. Je serais curieux de voir l’effet de sa conversation.

D’après vous, quelle est l’idée la plus fausse qu’on puisse se faire au sujet d’un écrivain ?

On a souvent l’impression que le travail du traducteur va de soi, qu’il n’a qu’à passer le texte original par Google et donner un bon coup de zamboni. Il y a même des gens pour s’étonner qu’on distribue des prix aux traducteurs : «La personne sait se servir d’un dictionnaire, mais bon, elle n’a rien créé !» Mais aucune autre personne ne lira le texte en mesurant aussi précisément la valeur de chaque mot, de chaque virgule et de chaque tiret.

Les gens ignorent souvent qu’un bon traducteur est d’abord et avant tout un bon écrivain. Je pense spontanément à Robert Lalonde, à Dominique Fortier et à Daniel Poliquin, qui ont tous signé des œuvres fortes tout en pratiquant la traduction.

Qu’est-ce que cela vous fait de voir votre travail remarqué par les Prix littéraires du Gouverneur général ?

L’unique tâche du traducteur, c’est de polir et de polir encore la surface de l’œuvre qu’il traduit jusqu’à faire disparaître les traces de ses doigts. Quand son boulot est réussi, le lecteur oublie jusqu’à son existence. Pour un travailleur de l’ombre comme le traducteur, être finaliste aux Prix du Gouverneur général, c’est une reconnaissance inespérée. C’est beaucoup plus qu’une belle tape dans le dos, c’est la consécration !

Un thème à aborder dans une prochaine œuvre ?

Il n’y a pas si longtemps, j’ai renoncé à traduire High Spirits, de Robertson Davies. L’ami qui a fini par décrocher le contrat ne comprenait rien à mon refus. «C’est un auteur prestigieux. Une maison tout aussi prestigieuse [Leméac]. Une belle occasion. Alors, quoi ? Le livre n’est pas assez sordide pour toi ? Il n’y a pas assez d’alcool, de drogue et de gros mots ? C’est ça ?»

C’était en plein ça. Bien sûr, il y avait aussi un certain classicisme dans la forme qui ne me rejoignait pas, mais j’aime toucher au côté sombre de l’âme et de l’activité humaine. Le thème de ma prochaine traduction ? Je ne suis pas tatillon. Quelques passages bien gratinés me suffiraient.

Quel est l’avenir du livre, selon vous ?

Le livre est en crise. Tôt ou tard, le livre papier prendra le chemin du gramophone ou de la cassette huit pistes. Les habitudes de lecture, qui changent, finiront par imposer leur logique. Ça n’annonce pas pour autant la fin du livre. Nous serons toujours aussi friands d’histoires.

Quelle forme prendront ces histoires ? Je ne sais trop. Je ne me suis jamais fait à la lecture sur liseuse ni aux livres audio, car je suis de la vieille école. J’aime que le livre sur lequel je viens par mégarde de verser une tasse de café puisse encore me révéler ses secrets.

Votre relation avec vos lecteurs ?

On a tendance à croire que les traducteurs n’ont pas de lecteurs, qu’ils ne sont que de simples courroies de transmission. C’est faux. On traduit toujours en fonction d’un lectorat. Au Québec, surtout, la question est incontournable.

Lorsque l’éditeur québécois croit au potentiel du livre de percer en Europe ou qu’il s’agit d’une coédition avec la France, il faut traduire en français international. L’incidence sur le vocabulaire est majeure. Le traducteur d’ici se voit privé du coup de la moitié de ses armes, et surtout de la riche panoplie de jurons québécois. Il faut rivaliser d’imagination pour rendre au texte toute sa saveur sans l’aplanir.

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Les Prix littéraires du Gouverneur général sont administrés et financés par le Conseil des arts du Canada.

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