Raconte-moi un auteur : Geneviève Mativat

Quel est votre rituel d’écriture ? Avec quel auteur prendriez-vous le thé ? Quel est l’ouvrage qui vous a marqué ? L’actualité a demandé aux lauréats des Prix littéraires du Gouverneur général, édition 2013, de parler de leur métier… et de ce qui les inspire. Geneviève Mativat, gagnante dans la catégorie «Jeunesse – Texte», s’est prêtée à l’exercice.

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Geneviève Mativat (photo fournie par l’auteure)

Geneviève Mativat a remporté le Prix littéraire du Gouverneur général 2013 dans la catégorie «Jeunesse – Texte» pour À l’ombre de la grande maison (Éditions Pierre Tisseyre). ACH003159074.1378404844.580x580

 

Comment est né le désir d’écrire chez vous ?

Tout comme Obélix, je suis tombée dans la marmite alors que j’étais enfant… sauf qu’elle était pleine de livres ! En effet, mon père et ma mère, Daniel Mativat et Marie-Andrée Boucher, sont tous deux auteurs pour la jeunesse. Les livres et la littérature ont toujours été au cœur de notre vie familiale. À l’âge de 10 ou 11 ans, j’accompagnais systématiquement mes parents au Salon du livre, où je rencontrais plein de gens du milieu.

Dans la vingtaine, alors que j’étais étudiante en droit, j’ai eu quelques petits contrats de rédaction en jeunesse (chez Hurtubise HMH et Pierre Tisseyre). J’ai aussi fait de la lecture de manuscrits. On apprend énormément en lisant un texte à l’état brut, même quand ce dernier est très mauvais !

Reste que c’est le chômage qui m’a poussée à prendre ma plume. En effet, alors que j’étais à la maîtrise, j’ai perdu mon poste à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), où j’étais agente de recherche. Je devenais folle entre les quatre murs de mon appartement. Je devais m’occuper à autre chose qu’à cuisiner sans cesse pour mon conjoint, qui prenait des kilos ! Bref, c’est durant cette période que j’ai écrit mes premiers romans jeunesse, soit Le dernier voyage du Qumak (Éditions Pierre Tisseyre, 2004) et Carcajou démon des bois (Éditions de L’isatis, 2005).

Quel est votre rituel d’écriture ?

Comme de nombreux écrivains aussi motivés que méconnus, je suis une «auteure du soir». Je suis de ceux qui écrivent «après». Après le travail, après les corvées, après les enfants et tout ce que l’on doit à une famille aimante. Ainsi, À l’ombre de la grande maison m’a demandé des années de travail interrompu par les nécessités de la vie. Obstinément, avec des bouchons bien enfoncés dans mes oreilles, j’ai écrit ce livre une ligne à la fois, jour après jour, à l’heure où mon époux donnait le bain à notre petite fille. Heureusement, mon Adèle adore l’eau ! Espérons que le jour où elle se mettra à la douche ne marquera pas la fin de ma carrière…

Un ouvrage particulièrement marquant pour vous ?

Une vie, de Guy de Maupassant, demeure une œuvre marquante pour moi, car c’est avec ce roman que j’ai commencé à lire, à l’âge de 12 ans. Avant que je tombe sur ce texte, la lecture ne m’intéressait pas. Quelque chose, dans ce roman, m’a touchée et ne m’a jamais quittée. Je crois qu’Une vie est le livre de la tristesse au féminin… Je m’y suis reconnue.

Qu’est-ce qui vous inspire ?

J’aimerais vous répondre que j’ai fait de longs voyages et que j’ai rencontré le dalaï-lama, mais ce n’est pas le cas. Je vis en banlieue, à Laval, près d’un Pharmaprix… Mon inspiration me vient de tout ce que je ressens, au quotidien, avec une intensité qui me caractérise. Elle me vient également des gens que j’aime, qui m’entourent et pour lesquels je ressens parfois une empathie si grande qu’elle m’épuise et m’entraîne dans de durs conflits de loyauté.

Il m’arrive de déjeuner avec une amie et de me dire : «Ça, là, cette conversation, ce petit geste qu’elle vient de faire, c’est une page de roman». Et une fois qu’on a saisi une véritable émotion, la mettre en scène dans un contexte historique, contemporain, fantastique ou autre relève d’un exercice de style et d’un simple choix littéraire.

Deux auteurs (québécois et étranger) avec qui vous prendriez le thé ?

J’ai du mal à répondre à cette question, car je ne me sens pas assez «auteure» pour m’imaginer dans une maison de thé avec un maître des lettres.

De façon générale, j’apprécie les auteurs qui sont, d’abord et avant tout, des conteurs. Je ne suis pas une grande intellectuelle. J’ai besoin qu’on me raconte une histoire. J’aime les écrivains qui font une économie de mots et qui ont une plume efficace, donnant une impression de facilité derrière laquelle se cache un effort de synthèse et de style que plusieurs sont incapables d’atteindre parce qu’ils s’écoutent écrire  — une erreur fréquente en littérature pour adultes. Évidemment, en jeunesse, on ne peut se permettre d’oublier son lecteur, car ce dernier est infidèle et sans pitié !

En ce sens, si je devais discuter écriture avec un grand auteur afin d’en apprendre le plus possible, j’aimerais boire un café (je n’aime pas le thé) avec Yves Thériault pour son roman Ashini, de même qu’avec Jack London pour l’ensemble de son œuvre. Que celui qui n’a pas aimé L’appel de la forêt lève la main ! Personne…

D’après vous, quelle est l’idée la plus fausse qu’on puisse se faire au sujet d’un écrivain ?

Le métier d’écrivain fascine et on dit beaucoup de bêtises sur le sujet. Le stéréotype qui m’énerve le plus est celui de l’écrivain inspiré qui possède une muse et qui entend, en lui, les voix de ses personnages. La vérité est qu’écrire est un art très difficile qui demande énormément de patience, de motivation et de dévouement. Il faut reprendre dix fois la même phrase, dix fois le même paragraphe, dix fois la même page et le même chapitre… Du reste, il existe de bons médicaments et de bonnes thérapies pour ceux qui entendent des voix !

Comment avez-vous réagi en recevant le Prix littéraire du Gouverneur général ?

En tant qu’écrivaine anonyme et silencieuse, ma surprise a été totale. Jamais au grand jamais je n’aurais cru que mon roman, écrit le soir, dans un sous-sol, se rendrait aussi loin !

La remise officielle du prix, à Ottawa, a été un moment inoubliable pour moi. Un instant presque irréel, kafkaïen, où l’on se demande si tout ça est véritablement en train d’arriver ou si l’on vient de faire une rupture d’anévrisme ! En recevant mon prix, j’ai beaucoup pensé à mes grands-parents, qui étaient tous des ouvriers ayant rêvé d’un meilleur avenir pour leurs enfants et petits-enfants qui, espéraient-ils, n’auraient pas «les mains couvertes de cambouis».

Par ailleurs, c’était pour moi un grand bonheur de partager ce prix avec les Éditions Pierre Tisseyre, qui m’ont suivie depuis mes débuts. Pour eux, comme pour moi, remporter le GG était une première.

Un thème à aborder dans une prochaine œuvre ?

Monsieur Tisseyre père disait que la meilleure façon de protéger une nouvelle idée pour un roman était de ne pas en parler et d’écrire le livre ! En ce sens, j’hésite toujours à discuter des projets qui me trottent dans la tête. Je préfère garder le secret !

Quel est l’avenir du livre, selon vous ?

L’avenir du livre est incertain. Il y aura toujours des individus qui rêvent d’écrire, de même que des lecteurs. La question est : qu’écriront-ils et que liront-ils ? Des livres de cuisine ?

Au Québec, on se targue d’être imaginatifs, créatifs. Or, s’il est vrai que nous publions beaucoup, force est d’avouer que l’on pilonne tout autant. Actuellement, de nombreux titres sont recyclés en pâte à papier sans laisser de traces dans les mémoires, si bien qu’aujourd’hui — et contrairement à l’adage —, les écrits ne restent plus…

Évidemment, tout se joue en jeunesse. Mais nos jeunes lecteurs sont en proie à des phénomènes de mode qui réduisent à néant leurs horizons littéraires. La plupart des adolescents que je rencontre dans les écoles choisissent leurs livres comme ils choisissent leurs vêtements, c’est-à-dire en recherchant une marque, un label, et non en explorant les genres, quitte à prendre des risques.

Dans ce contexte, le livre qui se vend n’est pas le mieux écrit, mais celui qui a été habilement mis en marché, avec des moyens que la plupart des éditeurs québécois n’ont pas. Or, qui dit vente de masse dit recettes faciles, produits homogénéisés, «McDo de l’esprit» et lecteurs coincés dans les culs-de-sac littéraires que sont les amourettes de vampires, les combats de collégiens loups-garous et les contes de fées pour jeunes adultes… Le lecteur d’aujourd’hui n’atteint tout simplement pas sa maturité littéraire.

Si rien n’est fait pour changer cet état des choses ; si les parents, les éducateurs, les libraires et les éditeurs n’interviennent pas, d’une façon ou d’une autre, pour revaloriser la lecture en tant qu’effort intellectuel, invitation au voyage et dépassement de soi, c’est la mort de la littérature à long terme, car, ne vous en déplaise, aucun chemin ne mène de Twilight à Baudelaire… S’il existait un tel raccourci, le pauvre poète se retournerait dans sa tombe !

Les Prix littéraires du Gouverneur général sont administrés et financés par le Conseil des arts du Canada.

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