Raconte-moi un auteur : India Desjardins

Quel est votre rituel d’écriture ? Avec quel auteur prendriez-vous le thé ? Quel est l’ouvrage qui vous a marqué ? L’actualité a demandé aux finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général de parler de leur métier… et de ce qui les inspire. India Desjardins, finaliste dans la catégorie «Littérature jeunesse – Texte», s’est prêtée à l’exercice.

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India Desjardins (photo : Stéphanie Lefebvre)

India Desjardins est finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général 2014 dans la catégorie «Littérature jeunesse – Texte» pour Le Noël de Marguerite (Les Éditions de la Pastèque).

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Comment est né le désir d’écrire chez vous ?

Quand j’étais petite, mes parents me racontaient beaucoup d’histoires. Je me souviens que lorsque venait le temps de m’endormir, je les continuais dans ma tête ou je les transformais si je n’étais pas satisfaite. Parfois, je regarde des films de mon enfance et ils ne sont pas comme dans mon souvenir, car j’avais énormément changé le déroulement !

À huit ans, j’écrivais des petits romans. Je faisais la page couverture, des illustrations intérieures, je mettais même un nom de collection sur la «quatrième de couverture». Quand je relis ces histoires aujourd’hui, ça me fait rire. J’avais quand même une structure. En l’analysant aujourd’hui avec mon regard d’adulte, ça me touche. C’était toujours l’histoire d’une petite fille qui confrontait une peur et qui devenait amie avec l’objet de sa peur. Un fantôme, une sorcière, se perdre, se poser trop de questions, etc.

Avant, lorsqu’on me demandait pourquoi j’écrivais et comment j’ai commencé à écrire, je ne savais pas quoi répondre. Je ne l’ai compris qu’en 2013, lorsque j’ai participé aux Rencontres québécoises en Haïti. Je me promenais dans les rues cahoteuses de Port-au-Prince avec l’auteur Gary Victor, et il m’a dit : «Ici, tout le monde lit ou écrit. Le quotidien est si difficile. L’imaginaire est notre seule évasion». J’ai alors compris que peu importe ce qu’on vit, peu importe notre bagage, l’imaginaire est une évasion. Et moi, dans ma vie, pour la petite fille hypersensible que j’étais, et la femme hypersensible que je suis, c’est ça aussi. Je crée des histoires pour survivre à la réalité. Et surtout, pour aider les autres qui ressentiraient les mêmes émotions que moi.

Quel est votre rituel d’écriture ?

Je suis très disciplinée. Donc, le matin, après le déjeuner, je m’assois à l’ordinateur et je commence à écrire. Parfois, il y a des journées où ça sort difficilement. Mais j’essaie de travailler quand même. Ce qui est le plus difficile, c’est lorsqu’en cours de projet, une idée de nouveau projet surgit. On dirait que le nouveau projet devient toujours plus attrayant que le projet en cours. Mais parfois, je laisse place à ce nouveau projet. C’est comme ça que j’en ai délaissé un pour travailler sur Aurélie Laflamme. Parfois, c’est juste plus fort que nous.

Sinon, dans les rituels… J’aime particulièrement le silence. J’aime boire du thé Earl Grey. Et manger du chocolat.

Un ouvrage particulièrement marquant pour vous ?

J’ai plusieurs éditions chez moi des Fleurs du mal, de Baudelaire. Je ne me lasse pas de relire ces poèmes. Je crois que c’est le choix des mots et des images qui me touche. La torture émotive autant que l’exercice intellectuel. Mon édition préférée en est une avec un prologue de Jean-Paul Sartre. C’est une vieille édition qui m’a été donnée en cadeau par la blonde de mon père. C’est l’un des plus beaux cadeaux de ma vie, car elle aimait elle aussi cette édition, et elle n’est pas facile à trouver. Et elle savait que je l’aimais.

Je suis du genre à respirer les livres, sentir l’encre et le papier. Elle me l’a donné. C’était un cadeau qui ne lui coûtait rien, mais qui demandait énormément de générosité. Ce livre est précieux dans ma bibliothèque.

Qu’est-ce qui vous inspire ?

En trame de fond : la solitude et les deuils. Pas seulement les deuils qui surviennent après la mort, mais les deuils que nous avons à faire pour toutes sortes de choses, comme des étapes de vie, ou des croyances, ou nos propres capacités physiques.

Ensuite, c’est la vie quotidienne. Tous les petits détails de la vie que j’aime grossir à la loupe. Ça peut être autant une gaffe sociale qu’attendre à côté d’un grille-pain. Ça peut être la mimique de quelqu’un pendant que tu lui parles, ou bien un parfum dérangeant. Les pluies de feuilles mortes à l’automne ou le soleil qui brille sur l’eau, l’été. J’aime observer ces choses et inclure ces détails dans mes histoires. Je suis fascinée par le réel et ce qui le compose.

Je ne suis pas capable de créer des mondes fantastiques et j’ai énormément d’admiration pour les écrivains qui ont le talent pour créer des univers inventés. Je suis aussi inspirée par la féminité. J’aime mettre en scène des personnages féminins forts qui ont à traverser des obstacles. J’aime plonger dans les émotions d’une étape de vie charnière. L’émotion exacerbée par une situation est ce qui m’inspire le plus.

Deux auteurs (québécois et étranger) avec qui vous prendriez le thé ?

Pour ce qui est du Québec, ce serait Clémence Desrochers. Pour l’ensemble de son œuvre. J’aime son humour, sa façon de jouer avec les mots, sa poésie et sa personnalité. Elle touche directement mon cœur. Ce que j’admire le plus est l’amalgame de candeur et de profondeur dans ce qu’elle écrit. Je trouve que dans la simplicité se trouve la plus grande intelligence. En plus, elle semble tellement humble et lumineuse. Prendre un thé avec elle doit vraiment être inspirant. Je ne me lasserais pas de l’entendre parler de la vie.

Pour ce qui est des auteurs étrangers, je sais que les «littéraires» ne m’aiment pas quand je dis ça, mais je rêverais de prendre le thé avec J.K. Rowling. Ce n’est pas «bien vu» d’aimer Harry Potter. Pierre Foglia en a même parlé dans une de ses chroniques. Il jugeait les gens qui mettaient Harry Potter dans la liste des livres qu’ils ont aimés. C’est presque un outrage à la littérature d’avoir aimé ces livres. Mais moi, je m’en fous des outrages ! Anarchie !

J.K. Rowling restera toujours une inspiration pour moi. À l’époque où j’ai commencé à écrire mon premier roman, j’avais envie d’écrire une comédie romantique. Il n’y en avait pas au Québec. Ce genre de roman qu’on appelle de la chick lit et que moi (ô outrage !), j’aime parmi d’autres. J’ai fait beaucoup de sacrifices pour l’écrire. C’était une période où j’ai investi énormément de temps et où je prenais très peu de contrats (donc je gagnais ma vie pour l’essentiel, mais je prenais moins de contrats pour pouvoir avoir le temps d’écrire un roman.)

J’ai reçu énormément de refus de la part de maisons d’édition. Et j’ai lu l’histoire de J.K. Rowling, qui, elle aussi, n’avait pas beaucoup d’argent, qui a misé sur son projet et qui a essuyé beaucoup de refus. C’est ma mère qui m’avait dit de lire son histoire, que ça m’inspirerait. Et elle avait raison. C’est comme ça que j’ai commencé à lire les Harry Potter et que je suis tombée sous le charme de ces livres moi aussi. JK Rowling est une femme intelligente qui a de belles valeurs et qui souhaitait les transmettre dans ses livres. Harry Potter est une histoire bien racontée, qui porte un beau message sans que ce soit trop moralisateur. En plus, elle reste très protectrice de ses projets. Je m’identifie énormément à elle, et elle est devenue un modèle.

Ce que j’admire surtout, c’est qu’elle a réussi à rallier plein de gens à la lecture à un moment où les gens (surtout les jeunes) délaissaient les livres pour d’autres divertissements. Maintenant, les gens qui sortent des livres essaient plein de trucs de marketing autres que de raconter une bonne histoire. Comme si le contenu était moins important que le contenant et la façon de le vendre. Ça, moi, ça m’exaspère et ça me fait sortir de mes gonds, parce que rien n’est plus important pour moi que les jeunes. Et ce qu’on leur transmet est primordial. Je n’ai aucune admiration ni aucun respect pour les créateurs qui veulent se servir d’eux pour nourrir leur propre ego. Mais J.K. Rowling, je la trouve authentique dans sa démarche. Elle n’a rien fait dans un but superficiel. Elle avait quelque chose à dire. Et j’aurai toujours de l’admiration pour ce qu’elle a apporté au monde du livre.

D’après vous, quelle est l’idée la plus fausse qu’on puisse se faire au sujet d’un écrivain ?

Pour ma part, ce serait le glamour. Ma vie est composée à pratiquement 100 % de moments chez moi, devant mon ordinateur, seule, sans parler à personne, en linge mou, emmitouflée dans une grosse couverture brune. Je suis timide et anxieuse sociale ; une éponge aux émotions ambiantes. Mais ce n’est pas ce qu’on voit, parce que je réussis à surmonter ça. Et que lorsque je sors de chez moi, je deviens beaucoup trop excitée de voir du monde ! Mais les gens imaginent toujours ma vie beaucoup plus glamour que ce qu’elle est, et ma personnalité beaucoup plus bubbly que ce que je suis en réalité.

Pour ce qui est des autres écrivains, je dirais qu’on imagine toujours les créateurs comme des gens qui n’ont pas besoin de travailler beaucoup, errant dans la vie en attendant la bonne phrase et l’inspiration, en nourrissant leur spleen et en l’engourdissant de quelques substances illicites. Mais la plupart des écrivains que je connais sont tout le contraire de ça. Ce sont des gens disciplinés qui travaillent fort et qui ne sont pas capables d’écrire s’ils font un peu trop le party.

Qu’est-ce que cela vous fait de voir votre travail remarqué par les Prix littéraires du Gouverneur général ?

Je n’en reviens tout simplement pas. J’ai toujours accepté et assumé que je suis davantage une «raconteuse d’histoires» qu’une écrivaine et que je n’écrivais pas des choses susceptibles d’être remarquées par ce genre de récompenses. Alors c’est un honneur de me retrouver parmi les finalistes. Je n’ose pas y croire. Par contre, ce n’est pas quelque chose que je vais utiliser pour arrêter d’avoir des doutes, car je trouve que le doute est important dans la création. Ça permet de se remettre en question. C’est toujours important pour moi d’être terre à terre, et ça n’influencera pas mes choix pour mes prochains projets. Je tiens à continuer de suivre mon cœur, peu importe ce que j’ai à raconter, et peu importe si ça peut être considéré comme «quétaine» par les gens de mon milieu.

Un thème à aborder dans une prochaine œuvre ?

Je vais garder ça secret, mais ce sera dans la même veine que les thèmes qui m’inspirent.

Quel est l’avenir du livre, selon vous ?

Bien honnêtement, j’espère qu’il va rester des livres qui n’ont comme but que de raconter des histoires. C’est correct que le monde évolue et qu’on essaie de mélanger les médiums et les plateformes. Mais je souhaiterais qu’il reste des auteurs et des éditeurs pour faire des livres qui sont des livres. Qu’il reste des auteurs qui veuillent écrire avec authenticité, parce qu’ils ont quelque chose à dire et non pas parce qu’il veulent «vendre des copies» ou «devenir des vedettes». C’est peut-être naïf de penser ça, mais je veux cultiver cette naïveté, et je pense que tant qu’il y aura de bonnes histoires, il y aura des gens pour les lire. Parce que comme le disait mon ami Gary Victor, l’imaginaire est parfois notre seule évasion. Et les livres, ça nous plonge dans plein de mondes imaginaires.

Votre relation avec vos lecteurs ?

Ils ont une importance capitale pour moi. Ils m’ont permis de devenir l’auteure que je suis. Ils m’ont permis de pouvoir faire de l’écriture mon métier. Je leur en serai toujours reconnaissante et je travaille toujours très fort pour eux, parce qu’ils méritent tout mon respect. Jamais je ne voudrais les trahir. Je cherche toujours à suivre mon cœur et mon instinct pour faire des projets qui me touchent et qui sont authentiques. Aussi, j’essaie le plus possible de répondre à leurs messages. J’écoute leurs commentaires. L’équipe qui travaille avec moi sur le film Aurélie Laflamme sait à quel point les lecteurs ont cette importance, car ils font toujours partie de mes arguments lorsque je suis moins sûre d’un choix. Je veux leur donner le meilleur de moi-même. Et que si jamais ils n’aiment pas quelque chose, je puisse au moins dire : «J’ai fait mon maximum».

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Les Prix littéraires du Gouverneur général sont administrés et financés par le Conseil des arts du Canada.

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