Raconte-moi un auteur: Louis-Philippe Hébert

Pour le lauréat des Prix du Gouverneur général, catégorie Littérature jeunesse, l’écriture est un acte de pure vulnérabilité.

LPHebert
Louis-Philippe Hébert (Photo : Diane Paquin)

Quel est votre rituel d’écriture? Quels sont vos rêves les plus fous?L’actualité a demandé aux finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général de parler de leur métier. Toutes les entrevues de la série «Raconte-moi un auteur» sont accessibles ici.

Louis-Philippe Hébert est lauréat des Prix littéraires du Gouverneur général, catégorie Littérature jeunesse (texte), pour son livre Marie Réparatrice, publié aux Éditions de La Grenouillère.

L’étincelle

Comment est né votre désir d’écrire?

Par obligation. J’étais un enfant dissipé. Jamais au bon endroit. Silencieux, taciturne, presque muet quand il ne fallait pas. Bavard, autrement. Pour le reste, les notes par exemple, ça allait. Mais ça ne suffisait pas, et je me retrouvais trois jours par semaine en retenue. Au collège Sainte-Marie, nous avions des cours le samedi. Que l’avant-midi. Et congé le mardi après-midi ainsi que le jeudi et le samedi après-midi.

Ces après-midi de congé, je les passais dans une grande salle d’études, en silence, sous l’œil bienveillant d’un pion. Mais le pion avait du génie — comme je l’appris plus tard —, et il passait des heures à dessiner de grands tableaux, petits points par petits points, tirets par tirets, à l’encre de Chine. Et il ne surveillait pas trop.

J’avais transformé ces retenues de deux heures, parfois quatre, en séances de lecture. J’avais 11 ans. Je m’ennuyais mortellement. J’avais vite épuisé les lectures qui étaient réservées aux enfants de mon âge. Je me suis alors dirigé vers une édition des Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe. Les Nouvelles histoires extraordinaires suivirent, puis les Histoires grotesques et sérieuses. C’est tout ce que j’avais pu trouver. Le reste de l’œuvre n’était pas disponible. Comme les Éditions Garnier faisaient un excellent travail, je pouvais lire et relire, et éplucher toutes les notes qu’on y trouvait: celles du traducteur et d’autres provenant du directeur de la publication. Je ne manquais pas un mot; à défaut de nouveaux écrits, les notes en bas de page et les notes en fin de volume me nourrissaient.

L’œuvre «complète» vite épuisée, je ne savais plus vers quel auteur me tourner. Alors, j’ai voulu en savoir davantage sur le traducteur — je trouvais cela bien traduit même en l’absence du texte original. Le traducteur? Un dénommé Baudelaire. Je découvrais la poésie. Mais, là aussi, peu d’ouvrages disponibles. Et je me suis retrouvé en retenue des heures durant à épuiser mes lectures à la virgule près… jusqu’à ne plus en avoir à me mettre sous la dent.

Je m’ennuyais encore plus mortellement, maintenant. J’avais connu le miracle de la littérature.

C’est alors que j’ai pris la décision d’écrire mes propres livres. Enfin, j’écrirais les livres que je désirais lire. Ce n’était ni prétention ni vanité, c’était pure et simple nécessité.

Donc, le mardi était consacré au brouillon. Le jeudi, à la correction et à la transcription «au propre». Et le samedi, à la lecture… de ce que j’avais écrit en retenue durant la semaine.

Le rituel

Avez-vous un rituel d’écriture ?

J’ai appris à écrire n’importe où. Enfant, le matin, je prenais le train de 6 h pour me rendre à Montréal. Le train s’ébranlait à Saint-Hyacinthe et montait vers la ville en s’arrêtant à toutes les «stations» pour y prendre les premiers banlieusards: Saint-Hilaire, Otterburn Park, Belœil, Saint-Basile, Saint-Bruno, etc.

Le trajet que je devais effectuer, marqué par les nombreux arrêts, les obligatoires et les imprévisibles, durait une bonne heure. La Gare centrale en était le point d’arrivée. Les sorties de la gare étaient continuellement déviées, et la grande salle des «pas perdus» était souvent secouée par de véritables tremblements de terre provoqués par l’excavation nécessaire à la construction de ce qui allait devenir, à la fin de mes cours, la Place Ville-Marie.

J’ai écrit dans les trains, j’ai écrit sur les bancs de gare. Plus tard, pensionnaire, j’ai écrit, la nuit, dans les dortoirs. J’ai écrit aussi dans des salles de classe vides parce que ma machine à écrire était trop bruyante, et que ma technique de frappe, mon «doigté», trop aléatoire défiait toute harmonie.

J’ai écrit dans des cafétérias, comme, durant mon heure de dîner, dans la cafétéria de la Place Ville-Marie, où je travaillais à la librairie, La Maison du livre, pour payer mes études. J’ai souvent écrit sans voir ce que j’écrivais dans un petit calepin en pleine nuit.

Pas de rituel, donc. De la concentration et du temps, voilà les deux seules conditions nécessaires. Mais elles ne sont pas si faciles à réunir.

L’ouvrage

Y a-t-il eu un ouvrage marquant ?

Écrire, comme lire, est une lutte perpétuelle. Contre quoi? Contre la distraction. C’est un grand bonheur de pouvoir écrire n’importe où, n’importe quand. Il en est de même pour la lecture. Cette lutte, contrairement à ce qu’on serait tenté de croire, n’est pas nouvelle. Tout être qui en est conscient favorisera la lecture et l’écriture.

Même, et peut-être surtout, les Jésuites, chez qui j’ai fait mes études classiques, ne cherchaient pas à limiter mes lectures. Au contraire. Mes lectures partaient de la science — traités d’astronomie, de physique, de cosmologie et, déjà! de cybernétique — pour aller se perdre du côté des surréalistes et des existentialistes.

Mais ceux qui devaient me marquer, outre mes «ancêtres» Baudelaire et Poe, mes racines littéraires plus importantes encore que mes racines géographiques, ce sont des auteurs québécois. Eux me prouvaient que cette folie d’écrire n’en était pas une, qu’on pouvait pratiquer l’écriture avec une grande maîtrise et… en vivre, d’une certaine façon.

Je pense à Joe Carbone, de Jacques Benoit, aussi du même auteur: Les Princes. Et les Contes pour buveurs attardés, de Michel Tremblay. Jolis deuils, de Roch Carrier. Prochain épisode, d’Aquin, bien sûr. Pour les âmes, de Paul-Marie Lapointe.

Aujourd’hui, ce sont les auteurs que j’accueille aux Éditions de La Grenouillère qui m’importent. Les Nicole Brossard, Beatriz Hausner, Denise Desautels, Jean-Marc Desgent, Jean-Pierre Vidal, Jean-Paul Daoust, Jean Yves Collette, Robert Brisebois et combien d’autres sont pour moi des points de repère sans lesquels j’aurais beaucoup de difficulté à vivre.

Le projet

Des projets littéraires…

À la manière des ordinateurs, que j’ai beaucoup fréquentés et qui font du «multi-tasking», je travaille toujours à plusieurs projets simultanément. Écrire est une profession exigeante. Qui demande aux écrivains beaucoup de travail. J’aimerais bien que l’écriture soit de tout repos. Mais c’est tout le contraire et, comme dans la nouvelle «Firmin» (publiée dans le recueil Les ponts de glace sont toujours fragiles, Lévesque éditeur, 2015), que j’ai écrite en retenue il y a près de 50 ans et qui est une métaphore du sort de l’artiste, l’écriture est un acte de pure vulnérabilité.

J’ai pleuré en écrivant Marie Réparatrice. Je n’ai pas honte de le dire. J’ai aussi eu, par moments, le sourire aux lèvres bien que ce poème soit construit comme une horloge. Chaque mot est un rouage et chaque phrase, un engrenage. L’horloger opère ici avec minutie, mais il n’est pas sans sensibilité.

Mes poèmes, mes romans, mes nouvelles peuvent être lus d’un trait. Sans s’arrêter. Idéalement à voix haute. Une écriture comme une horloge n’atteint la beauté véritable que lorsqu’elle est en marche. Et qu’elle donne l’heure juste. Autrement, elle n’est qu’une énonciation.

Je ne reprendrai pas le poème de Marie Réparatrice vers par vers pour en faire le démontage comme Edgar Poe l’a fait avec le poème Le Corbeau, qui devait lui attirer une reconnaissance littéraire bien méritée. Certains diront: «Tant mieux! On peut toujours tout expliquer a posteriori.» Je ne leur donnerai pas tort. Disons simplement que les dernières découvertes de la physique et les théories qui les précèdent éclairent beaucoup le processus de création. On pourrait écrire des centaines de pages, des milliers et on le fait, sur la «science de l’écriture». Mais ce qui importe, c’est que cette petite Marie Réparatrice, mise en lumière parce qu’elle est finaliste aux Prix du GG, permettra peut-être à des jeunes lecteurs et des jeunes lectrices, et peut-être même à leurs parents de découvrir le miracle de la poésie.

Le rêve

Une liste pour ne jamais finir… mon rêve

En préparation: un roman, Les habits trop amples du boa constrictor, à paraître au printemps chez Lévesque éditeur; Propos d’une vie inachevée suivis d’Aveux, poèmes; Nouveaux récits des temps ordinaires, nouvelles, clin d’œil à Edgar Allan Poe; Le double, poème; et Un rat, un chat et le projet de Dieu, roman.

 Voilà, Shéhérazade annonça ce soir-là les prochains épisodes qui allaient lui permettre d’échapper à la mort pendant encore de très nombreuses nuits. Et c’est aussi mon rêve à moi. Après avoir vécu mille et une vies, j’aimerais avoir le luxe de terminer tous mes projets d’écriture; toutefois, je ne peux promettre à personne qu’il n’y en aura pas continuellement de nouveaux.

Toutes les entrevues de la série «Raconte-moi un auteur» sont accessibles ici.


Les Prix littéraires du Gouverneur général sont administrés et financés par le Conseil des arts du Canada.

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