Raconte-moi un auteur: Mélanie Perreault et Marion Arbona

Elles travaillent à quatre mains, l’une écrivant, l’autre dessinant. Un duo d’enfer pour les jeunes lecteurs!

melanie-marion
Mélanie Perreault et Marion Arbona (Photos : Sébastien Madgin / Archives personnelles)

Quel est votre rituel d’écriture? Quels sont vos rêves les plus fous? L’actualité a demandé aux finalistes des Prix littéraires du Gouverneur Général de parler de leur métier. Toutes les entrevues de la série «Raconte-moi un auteur» sont accessibles ici.

Mélanie Perreault et Marion Arbona sont finalistes aux Prix littéraires du Gouverneur général pour leur livre jeunesse illustré Rosalie entre chien et chat, publié chez Dominique et compagnie.

L’étincelle

Comment est né votre désir d’écrire, de créer? Des souvenirs d’enfance précis?

Mélanie Perreault J’ai eu une grand-mère incroyable, qui m’offrait plein de livres. Ensemble, on jouait au Scrabble. Elle enregistrait la Dictée des Amériques pour qu’on relève ce défi toutes les deux devant la télé. Elle m’écrivait de belles lettres de sa calligraphie soignée, dans lesquelles elle me confiait qu’elle me voyait auteure. Je l’ai connue seulement 12 ans, elle était vraiment malade. Mamie Madeleine est partie bien trop jeune, mais mon goût pour la lecture et pour la création fait partie de son legs. C’est aussi celui du reste de ma famille, qui m’a toujours encouragée dans cette voie, notamment mon autre mamie, Christiane, qui lisait beaucoup et qui nous a aussi quittés très jeune. Quand elle était aux soins palliatifs, j’ai écrit pour elle l’histoire de sa vie. Après l’avoir lue, elle a prédit à son tour que je serais auteure. Je me rappellerai toujours ce moment. Mes grands-mères étaient de vrais devins. Ce sont elles, les étincelles qui m’habitent encore.

Marion Arbona D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours dessiné, fait de la pâte à modeler, des bricolages… Je n’ai jamais été une enfant sportive, à jouer dehors, je préférais être tranquille à mon bureau, à faire mes petits trucs… Mes parents ont vraiment respecté ça, ils m’ont même toujours encouragée, je leur dois beaucoup.

Le rituel

Où et quand vous installez-vous pour écrire, pour créer? À quoi ressemble votre espace de travail? Thé, café, boissons, objets fétiches?

M.P. Armée d’un café corsé ou d’un bon verre d’eau pétillante, accompagnée d’un, ou deux ou trois de mes trois chats, je suis prête à me lancer dans une joute avec les mots. La joute prend lieu dans mon salon ou n’importe où dans la maison, un peu tout le temps, à des heures bizarroïdes, fin de semaine ou pas. Il peut aussi m’arriver d’écrire sur des bouts de factures qui traînent au fond de mon sac à main, en vacances, ou dans des endroits pas évidents, comme la voiture, en attendant qu’un film commence au cinéparc. Souvent, les idées me chatouillent les pieds la nuit. Je dois me lever pour les écrire sur ma tablette ou dans l’un de mes nombreux cahiers, sinon elles ne me laissent pas me rendormir. Elles sont tenaces! J’ai toujours des tonnes d’histoires commencées. De temps à autre, j’en finis une, celle qui me fait le plus vibrer à ce moment-là. Je me demande si un jour je les aurai toutes achevées. Mais ça m’étonnerait. Il y en a toujours de nouvelles qui se pointent le bout du nez.

M.A. J’ai la chance d’avoir une pièce à moi pour travailler… un grand bureau encombré de toutes sortes de choses. J’aime les livres, les objets… et j’ai besoin d’être entourée de ce que j’aime pour créer. J’ai donc pleins de livres, des images découpées collées au mur, des cartes postales, mon cabinet de curiosité, ma petite collection de soupières, des matriochkas, des cadres avec des œuvres qui m’inspirent… Bref, c’est un capharnaüm, mais composé de tout ce que j’aime. Il m’inspire et me rassure… c’est ma bulle.

L’ouvrage

Quel est le livre qui vous a marqué, qui a changé votre vie? Pourquoi?

M.P. L’amant, de Marguerite Duras. J’y ai vu, expérimenté le vrai pouvoir des mots. Des mots simples, sans prétention, mais assemblés de sorte que l’on croie impossible que les choses soient dites autrement. Une écriture ingénieuse, naturelle et fluide qui coule à un point tel qu’on en oublie que ce texte a été écrit, inventé. L’écriture d’Anne Hébert me fait aussi cet effet-là, de même que celle de Sylvie Nicolas (qui a entre autres écrit Les variations Burroughs, et qui à mon avis mériterait d’être mieux connue, plus lue).

M.A. Sacrées sorcières, de Roald Dahl, quand j’étais enfant… C’est un souvenir de lecture intense, un souvenir de plaisir pur. C’est grâce à ce livre que j’ai pris conscience du pouvoir de la littérature jeunesse, que j’ai compris à quel point elle peut marquer les esprits et à quel point elle est importante.

Le projet

Quel est votre prochain projet littéraire? Le ou les thèmes que vous prévoyez aborder?

M.P. J’en ai plusieurs en cours. Le prochain Chat Boris, illustré par Valérie Lachance, sortira aux Heures bleues en 2016 et il parlera de chevalerie, d’amour courtois. C’est mon petit côté romantique! Chez Bayard jeunesse, deux albums pour les tout petits sont prévus: Mon chaton passe à la télévision, illustré par Maira Chiodi (en 2016) et Dans la jungle amazonienne, il y a… un album vraiment original qui sera illustré par notre merveilleuse Marion (en 2017). Aussi, un conte allégorique qui aborde l’importance de se sentir utile, de s’accomplir même si on vieillit ou si on tombe malade paraîtra début 2016 aux Éditions Espoir en Canne, une nouvelle maison fondée en 2013. Cet album s’intitule Pas grave d’être une épave, et après avoir admiré ses esquisses, je peux avancer que les illustrations de France Cormier seront sublimes!

Sinon, je peaufine un nouveau conte écologique, un album qui parle d’homoparentalité et un album qui nous plonge dans la réalité des enfants catapultés au sein d’une famille recomposée. Ces livres verront-ils le jour? Parviendront-ils à séduire un éditeur? Ça reste toujours un point d’interrogation… on verra bien!

M.A. De mon coté aussi, j’ai pas mal de projets… Effectivement, un nouveau livre avec Mélanie, dont je viens de finir les esquisses. Je termine aussi un album de 80 pages, mon plus long projet jusqu’à aujourd’hui: La course à la lune pour le Buveur d’encre, en France. C’est un livre d’aventure, un peu plus sombre et poétique. J’ai aussi pas mal de projets québécois, avec pour auteures Rhéa Dufresne, Christiane Duchesne, des livres plutôt drôles et loufoques, j’adore ça… Un chouette projet à Toronto, aussi sur un sujet plus difficile: l’autisme, mais abordé d’un point de vue très poétique… J’ai aussi un projet de livres pour adultes… Bref, pleins de beaux projets, mais il ne faut pas trop que j’y pense, tout ce travail qui m’attend, ça m’angoisse!

Le rêve

Vos rêves les plus fous! Pour le monde de la littérature (l’avenir du livre, par exemple), pour la société, pour votre entourage, pour les arts…

M.P. L’un de mes souhaits est que la littérature jeunesse gagne en lettres de noblesse, qu’elle ne soit plus snobée par certains littéraires influents dans les médias. Que les médias offrent aussi davantage de visibilité à la littérature jeunesse d’ici. Qu’on cesse de demander aux auteurs jeunesse: « Quand allez-vous écrire un “vrai” livre?» La littérature m’intéresse tout court, mais la littérature jeunesse m’interpelle particulièrement parce qu’elle rend tout possible pour nos enfants. Quand on commence à lire jeune, on a ce qu’il faut pour atteindre nos buts dans la vie, et je rêve que nos décideurs comprennent ça, qu’ils tiennent compte de cet état des choses lorsqu’ils prennent des décisions en éducation comme en culture.

Le sort des librairies, des auteurs et des éditeurs d’ici m’inquiète au plus haut point. Des mesures importantes doivent être mises en place pour assurer leur pérennité. Il est bien sûr essentiel d’avoir accès à la production étrangère, mais le fait est que les livres parus à l’international inondent carrément nos librairies, qu’ils occupent plus souvent qu’autrement l’avant-scène au détriment des meilleurs livres d’ici. Comme à la radio au Québec, où des quotas doivent être respectés quant au pourcentage de chansons francophones diffusées, des quotas pourraient être établis de sorte que les parutions locales occupent un pourcentage plus élevé du plancher en librairie. Si leurs œuvres restent invisibles en librairie, les créateurs d’ici n’ont aucune chance d’en vendre, et ils continueront pour la plupart à vivre sous le seuil de la pauvreté.

D’un point de vue plus global, je rêve que l’importance des arts dans notre société ne soit plus jamais remise en question, qu’elle devienne une évidence. Que les coupes à blanc en culture stoppent enfin, que tous reconnaissent que la culture est l’essence même d’un peuple. Et qu’en investissant en culture, on participe à la beauté du monde, on l’empêche de devenir insipide, édulcoré, morne, sans réflexion.

M.A. Bon, ben… Mélanie a tout dit… Je suis d’accord avec elle sur la place de la littérature jeunesse… Ce n’est pas une sous-culture, et ses auteurs sont des artistes. J’aimerais aussi qu’on comprenne que les illustrateurs sont des auteurs, et non pas des personnes qui tiennent le crayon et dessinent ce qu’on leur demande de faire. Et évidemment, il faudrait une volonté politique pour valoriser la littérature et la culture dans son ensemble. La culture c’est la seule chose qui reste, qui inscrit un peuple dans l’histoire… Ça serait peut-être bon de ne pas l’oublier.

Toutes les entrevues de la série «Raconte-moi un auteur» sont accessibles ici.


Les Prix littéraires du Gouverneur général sont administrés et financés par le Conseil des arts du Canada.

Laisser un commentaire