Rap pour un monde meilleur

Alors que leurs cousins américains flirtent avec le banditisme, les rappeurs sénégalais sont de véritables agents de changements sociaux. Et ils sont si populaires que leurs chansons influencent même le résultat des élections !

Assise dans le jardin du Just 4 You, boîte branchée de Dakar, j’attends l’un des leaders d’opinion du pays. Pas un homme politique ni un représentant d’une quelconque association. Plutôt un rappeur. Alors qu’il marche vers moi, « Fou Malade », de son vrai nom Malal Talla, 33 ans, petit de taille mais l’air frondeur, est salué avec respect, parfois avec ardeur. Sa tenue vert armée tranche avec le décor, un mélange de colonnes métalliques rouge vif, de toits de paille et de verdure. Un admirateur dans la quarantaine lui tend son téléphone portable pour qu’il salue un cousin en extase à l’autre bout du pays. « Le rap est aujourd’hui plus puissant que les médias au Sénégal », affirme le rappeur, titulaire d’une licence d’anglais de l’Université Cheikh Anta Diop, la plus grande d’Afrique de l’Ouest, située juste en face du Just 4 You. « Le rap est compris à la fois par les intellectuels et les analphabètes. »

Le Sénégal, pays à majorité musulmane de 11 millions d’habitants — dont les deux tiers n’ont pas 30 ans —, est devenu le troisième pôle mondial du hip-hop (courant auquel appartient le rap), après les États-Unis et la France. Mais tandis que dans ces pays les rappeurs font plus souvent les manchettes pour leurs frasques et leur vie de jet-setters, au Sénégal, ils agissent comme de puissants agents de changements sociaux. Leurs clips influencent les résultats des élections, changent les mentalités.

Deuxième marché musical après le mbalax, musique dansante plutôt portée sur les louanges, le rap sénégalais est intimement lié au quotidien des gens. Pour Cheikh Sène, alias « Keyti », 35 ans, « la force du rap est d’atteindre, par la langue wolof, toutes les couches de la société au moyen de la radio et de la télévision, écoutées quotidiennement par les Sénégalais ». Alors que 8 Sénégalais sur 10 parlent le wolof, une des six langues nationales du pays, les informations, elles, dans la presse tant écrite qu’électronique, sont diffusées pour une large part en français — la langue officielle, mais certainement pas la plus comprise.

D’ailleurs, le wolof n’est pas si inconnu qu’on pourrait le croire aux oreilles des Québécois : le refrain de la chanson « Tassez-vous de d’là », des Colocs, est en wolof !

Didier Awadi, du groupe Positive Black Soul, est une idole internationale du rap. À 38 ans, il est à la tête du Studio Sankara, véritable ruche qui fonctionne presque 24 heures sur 24. D’allure moderne avec ses murs d’un blanc éclatant qui mettent en valeur les portraits des grands présidents africains répartis dans chaque pièce, le studio est doté d’un équipement de pointe. On y enregistre de la musique, mais on y organise également des campagnes de publicité et diverses activités.

Le rappeur, dont le visage rond et souriant est encadré de tresses rastas, a mesuré les effets de son engagement social après la diffusion de son clip « Sunugaal »(notre pirogue), à l’été 2006, au plus fort de la crise de l’émigration clandestine. Des jeunes, aux prises avec un taux de chômage de 40  % et un durcissement des conditions d’obtention de visas pour l’étranger, tentaient alors par centaines de fuir vers l’Europe sur des pirogues de fortune. Un phénomène qui perdure. « Des milliers de jeunes, les forces vives du pays, sont morts en mer », raconte Didier Awadi.

Pour attirer l’attention sur le drame, que tentaient de minimiser les politiciens, Awadi a mis en ligne un diaporama de photos de clandestins à bout de forces, débarquant aux îles Canaries. « Vous m’aviez promis que j’aurais du boulot / Vous m’aviez promis que je n’aurais plus jamais faim […] / En vérité jusqu’ici je ne vois toujours rien / Voilà pourquoi j’ai décidé de fuir, voilà pourquoi je me casse en pirogue / Je le jure ! Je ne peux rester ici une seconde de plus / Mieux vaut mourir que de vivre dans de telles conditions, dans cet enfer […] / Dieu ne se rend pas aux urnes, c’est le peuple qui vote ! / Quand on est élu, soit on bosse, soit on passe la main », disait en substance la chanson « Sunugaal ». « Les images ont fait le tour du pays en un temps record et 45 chaînes de télé étrangères sont venues faire un reportage. Les autorités ont dû réagir et reconnaître la gravité du problème », relate Didier Awadi, qui s’est aussi rendu dans les différents quartiers de la capitale et sur les plages afin de décourager les jeunes de partir dans les pirogues.

Il n’est pas rare d’entendre dans la rue les paroles du duo Fou Malade et Pacotille, autre rappeur bien en vue, fredonnées par des enfants. Un rap qui vise à sensibiliser les Sénégalais aux dangers du paludisme, première cause de décès au pays : « Matu matu yo indi na sibiru / Moustiquaire imprégnée indi na fagaru… » (les piqûres de l’anophèle apportent le paludisme / la moustiquaire imprégnée permet de les prévenir…).Le photographe Modou Thiam, 51 ans, est d’avis que l’on devrait remettre un prix aux interprètes, dont l’un, Pacotille, chante recouvert d’une moustiquaire… « Ils ont su toucher les gens. Le soir, avant de se coucher, mes enfants chantent la chanson et on descend la moustiquaire. »

Le rap au Sénégal, c’est le cinquième pouvoir, assure Fou Malade, « et même le quatrième » — celui qu’on associe généralement à la presse. De l’avis de Madieng Seck, chef de bureau de l’agence de presse Jade/Syfia Sénégal, « les médias sénégalais dépendent encore des pouvoirs politique et économique, mais aussi des pouvoirs occultes, comme les marabouts et les chefs traditionnels. Ce qu’un rappeur peut dire, un journaliste ne le peut pas. »

À preuve, l’emprisonnement, en octobre dernier, de deux journalistes qui avaient évoqué, dans le quotidien privé L’Exclusif, « des sorties nocturnes » du président Abdoulaye Wade en compagnie de son chef de cabinet. La Division des investigations criminelles n’a jamais arrêté un rappeur pour les mêmes raisons ! « Pourtant, les rappeurs insultent le président, constate Fou Malade. Mais l’État est malin : s’il emprisonne un artiste, il donne à celui-ci de la valeur, alors que les autorités ont intérêt à faire passer le rap pour un jeu d’enfants sans conséquence. » « Vive le président ! À bas le président ! » n’hésite pas à lancer Makhtar Fall, alias « Xuman », dans une lettre-chanson adressée au président lui-même, qu’il accuse d’être responsable de la misère actuelle des Sénégalais.

Selon le sociologue Abdoulaye Niang, de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal, la deuxième en importance au pays, les rappeurs sont des jeunes instruits, qui savent réfléchir sur leur société. « Ils dénoncent des actes socialement répréhensibles, des tabous, comme l’inceste », note le professeur. D’ailleurs, des chefs religieux et des personnes âgées n’hésitent pas à dire que « xale denu wax degg » (les enfants disent la vérité). Une majorité d’intellectuels sénégalais sont d’avis que les rappeurs ont joué un grand rôle dans l’élection, en 2000, de l’actuel président, Abdoulaye Wade, du Parti démocratique sénégalais, après 40 ans de pouvoir du Parti socialiste. « Indéniablement, les jeunes, rappeurs ou non, ont joué un rôle positif et éminemment politique dans le processus de l’alternance », estime le professeur Niang. Les critiques des rappeurs envers le pouvoir en place ont fait prendre conscience aux jeunes qu’il fallait un changement. « D’abord, les jeunes ont voté. Puis, ils ont joué les sentinelles dans les bureaux de vote. »

Les rappeurs reflètent ce que pense la population, croit Xuman, dont le groupe, Pee Froiss, est avec Positive Black Soul et Daara J l’un des trois groupes précurseurs du rap africain. « En 2000, il y a eu un cri populaire. Nous, on a juste amplifié ce cri », dit-il.

Depuis, le sopi (« changement », en wolof) tant réclamé a toutefois fait place à une grande déception. Ceux qui croyaient qu’un changement de gouvernement réduirait les fréquentes coupures d’eau et d’électricité ou le chômage chez les jeunes constatent avec amertume qu’il n’en est rien. Et que les problèmes liés à l’émigration clandestine ainsi que la hausse en flèche du prix des denrées de première nécessité se sont aggravés. « La gestion de la cité était mauvaise, elle est maintenant catastrophique », dit Didier Awadi.

À la dernière élection, en février 2007, le président Wade a pourtant été réélu au premier tour, obtenant presque 56 % des voix. Avec 15 candidats à la présidence, les rappeurs ne sont pas parvenus à se rallier tous derrière l’un d’entre eux. Et la population est restée divisée.

Pour Fou Malade, un artiste engagé ne se limite pas à écrire des textes. Il doit joindre le geste à la parole. Lui-même est ainsi impliqué auprès des malades mentaux, des détenus et des enfants de la rue. Il a notamment créé une association vouée à l’amélioration des conditions de vie des prisonniers et produit le groupe de rap Deux mètres carrés, formé d’ex-détenus.

De son côté, Didier Awadi « essaie d’occuper les gosses » en organisant depuis cette année la manifestation Urban Groove, un concours national de musique, de danse et de mannequins. « On emploie des gens, dont une centaine de jeunes pour assurer la sécurité. Au lieu de rester là à glander, ils se servent de leurs muscles pour faire de l’argent », explique le rappeur. « On leur donne des clés et on leur dit : “C’est possible ici et maintenant. L’eldorado, ça n’existe pas en Occident. Si vous partez, vous allez vous retrouver à vivre à 50 dans une chambre, à laver la merde des autres, à vendre de la pacotille ou de la dope.” »

À quelque 260 km de Dakar, à Saint-Louis, ancienne capitale et deuxième ville du pays, Sidy Diop, alias « 10 000 problèmes », présentera l’an prochain le cinquième festival Rapandar, qui attire en moyenne 6 000 spectateurs par jour, jeunes et vieux. « Ce sont les mamans de notre quartier qui cuisinent pour les rappeurs, et les hôtels de Saint-Louis offrent des chambres gratuites pour l’occasion », souligne l’organisateur de 32 ans, qui lutte pour aider les jeunes des régions à percer. Son but : faire émerger dans chaque département au moins un rappeur, « qui sera comme un ambassadeur de sa région, dans sa langue ».

Le rap est né en Afrique, mais a grandi aux États-Unis, croient certains historiens de la musique. Xuman, lui, ne retrouve plus ce qui l’a influencé dans le rap américain, « qui parle aujourd’hui beaucoup de sexe, de matériel, de “bling-bling” ». Pour survivre, un mouvement doit avoir une âme, pense pour sa part Keyti. « Et le rap sénégalais a ce truc-là, au-delà des paillettes. »

Alors que le rap américain a atteint un niveau industriel, le rap sénégalais est encore en développement, souligne Didier Awadi. « Aux États-Unis, ils n’en sont plus aux revendications sociopolitiques, mais à l’exploitation commerciale d’un truc qu’ils se sont battus pour construire. Ce n’est pas encore le cas ici. Et heureusement, parce qu’on garde notre discours originel, qui est revendicatif et militant. Personnellement, le jour où je n’arriverai plus à faire un texte sensé, du genre “lève la main et bouge ton pion”, je ferai autre chose. »

Ce reportage a été effectué au Sénégal grâce à une bourse Nord-Sud de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, financée par l’Agence canadienne de développement international.

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