RBO se met à table

Cuisinés par Pierre Cayouette et Jean-François Lisée, les membres de Rock et Belles Oreilles ont mis de côté leur humour décapant le temps de discuter nationalisme, paternité, pouvoir…

Il y avait sept gars et une fille, ce soir-là, autour de la table de Jean-François Lisée, à Outremont, le temps d’un souper qui s’annonçait mémorable et qui le fut : les compères de Rock et Belles Oreilles (RBO) — André Ducharme, Bruno Landry, Guy A. Lepage et Yves Pelletier —, leur agent et complice de la première heure, Jacques Primeau, les deux journalistes de L’actualité et Irma, la cuisinière, dont nous ne sommes pas près d’oublier le magret de canard ni le sourire timide qu’elle a adressé à Guy A. Lepage en nous demandant : « Alors, qu’est-ce qu’on boit ce soir ? »

L’idée de cette singulière rencontre ? Voir ce que ces lurons, qui font rire le Québec depuis les années 1980, ont dans la tête. Parler de tout, sauf du Bye Bye, que RBO signera de nouveau le 31 décembre, à Radio-Canada.

« Nous ne sommes pas les porte-parole de notre génération », avait prévenu Guy A. Lepage. Nous avons tout de même demandé aux quatre hommes de parler légèrement de choses sérieuses et sérieusement de choses légères, et de le faire un peu au nom de leur génération.

Avec générosité, ils ont joué le jeu. En humour, RBO parle d’une seule voix. Les autres sujets ne font pas toujours l’unanimité. Mais au-delà de quelques divergences, les quatre quadragénaires se ressemblent. Tous inquiets devant ce qu’ils perçoivent comme la montée des valeurs de droite et de l’ADQ, en particulier chez les jeunes de moins de 35 ans. Tous mal à l’aise dans une société de plus en plus marchande. Tous indépendantistes, à des degrés divers, mais unanimement allergiques à l’intolérance. Tous hostiles à la religion catholique. Heureux d’avoir des rapports égalitaires avec les femmes. Et résolument montréalais. Ils se targuent aussi d’être des pères aimants et attentifs, et des adultes de plus en plus désireux de transmettre leurs valeurs.

Ces enfants de la télé se révèlent également de fins observateurs du monde des communications. Préoccupés par la convergence, ils ont par ailleurs conscience de leur pouvoir immense — notamment grâce à Tout le monde en parle —, mais jurent qu’ils n’en abuseront jamais.

Ce passionnant remake de Parler pour parler s’est terminé autour d’un cognac que Ségolène Royal elle-même avait gentiment offert à Jean-François Lisée, lors de son passage à Montréal. Allez, « Manon »…

LA RELIGION
Il a beaucoup été question de religion cet automne, et pas seulement devant la commission Bouchard-Taylor. Trois d’entre vous êtes pères. Trouvez-vous important que les repères religieux judéo-chrétiens soient transmis à vos enfants et qu’ils aient accès à une part de spiritualité ?

Guy A. Lepage : Pas du tout, au contraire ! Il y a un retour à la religion. On est probablement en guerre de religion actuellement. Et rien qu’en voyant ce qui se passe aux États-Unis, on constate à quel point la religion a été dangereuse et opprimante pour nous, au Québec. Moi, je suis athée. Mon fils n’est pas baptisé. Je lui ai dit : « Si ça t’intéresse de l’être, tu t’en occuperas toi-même ! » S’il veut faire une démarche spirituelle, religieuse, il la fera sans moi. Je ne vais pas l’en dissuader. Mais je ne vais pas l’aider non plus. Parce que ça me fait peur. Quand tu as affaire à la religion et à la foi, tu quittes le monde de la logique pour celui des croyances.

Yves Pelletier : Le problème, c’est le dogmatisme. Qu’est-ce que ça peut bien foutre que quelqu’un ait la foi en Bouddha ou en Mahomet ? Moi, je suis pragmatique. Pour moi, ce sont les gestes qui comptent. Si quelqu’un est dans sa bulle, bien sûr qu’il n’est pas dans le monde de la logique. Mais si c’est quelqu’un d’ouvert, qui fonctionne bien avec les autres, qui a le sens du partage, pourquoi pas ? Ce que le Québec a rejeté, c’est une Église catholique intimement liée au pouvoir et qui a commis des abus.

Mais votre génération n’a pas connu ces abus, non ?

André Ducharme : On a connu la fin de cette époque. Surtout en région. À Victoriaville, en 1966, c’était comme à Montréal en 1955. J’avais des oncles religieux qui se promenaient en soutane. Ils disaient la prière avant de manger. La dernière fois qu’on est allés au St-Hubert ensemble, un de mes oncles a béni le poulet. Je lui ai dit : « Voyons, qu’est-ce que tu fais ? »

Y.P. : Peut-être que ça rend le poulet meilleur !

G.A.L. : André, si j’allais au St-Hubert, j’aimerais mieux qu’on bénisse le poulet avant que je le mange.

Une fois qu’on a dit tout ça, ne considérez-vous pas que, dans l’éducation de vos enfants, il y a un vide ?

Bruno Landry : C’est vrai qu’il n’y a rien pour alimenter la spiritualité des enfants. Mais la religion apportait-elle vraiment la spiritualité ?

Votre génération a connu le renouveau pédagogique chrétien. On a tablé sur le message d’amour, de partage. C’était un message anti-individualisme dans une société individualiste. Maintenant, l’entrée qui permettait la circulation de ces idées n’existe plus, elle est bouchée.

G.A.L. : Oui. Mais elle existe quand même encore. J’ai fait le tour du Québec, cet été, avec les Porn Flakes [groupe de musiciens rock qui fait des happenings], dans des petites villes de région. Là-bas, les gens n’arrêtent pas de s’entraider, c’est comme un réflexe. L’entraide, l’amour, ça existe en fonction de ton éducation, de tes valeurs familiales. Tu n’as pas besoin de religion pour ça.

A.D. : Mes enfants ont de bonnes valeurs, que je leur ai transmises. Ça n’a rien à voir avec la religion. La religion limitait, interdisait de prendre trop de place. Mes enfants n’ont pas ces inhibitions et c’est beaucoup mieux ainsi.

Y.P. : Je constate qu’il y a un vide spirituel. Le monde se jette sur n’importe quoi. Il n’y a qu’à voir le succès du livre [de développement personnel] Le secret [de Rhonda Byrne].

LA PATERNITÉ
Avoir fait partie d’une génération rebelle à l’autorité rend-il plus difficile l’exercice de l’autorité paternelle ?

G.A.L. : Mon père était très autoritaire et pas très intéressé par l’éducation de ses enfants. Mais c’était un homme responsable, qui nourrissait sa famille et s’assurait que nous avions des bonnes notes à l’école. Très rapidement, je me suis rebellé contre cette autorité. Quand j’ai eu un enfant, j’ai fait systématiquement l’inverse avec lui de ce que mon père avait fait avec moi, sauf en ce qui concerne les résultats à l’école. Exemple ? Je suis très affectueux. Mon fils est maintenant plus grand que moi, mais on est encore tout le temps en train de se coller.

A.D. : Nos pères avaient cette façon de nous élever : « Pas un mot, pas de questions, ça va être ça. » Moi, j’explique beaucoup, mais en même temps, c’est moi le boss. Tous les jours, je veux que mes enfants sachent que je les aime et je veux savoir qu’ils m’aiment.

G.A.L. : J’ai senti mon père comme un homme de devoir plutôt que de cœur.

A.D. : Un jour, j’ai compris quelle espèce de rôle nos pères ont joué, dans quelle espèce d’époque ils ont vécu. Tout changeait, mais eux n’étaient pas prêts à vivre ces changements. À un moment, j’ai eu avec mon père un affrontement qui est allé presque aux coups, de ma part en tout cas. Je voulais qu’il me laisse vivre. Plus tard, j’ai compris qu’au-delà de cette image il y a un être humain qui m’a transmis des qualités extraordinaires. Ma tâche, c’est de transmettre à mes enfants le sens de l’honneur et du devoir. Je suis différent de mon père, mais en même temps je me reconnais en lui.

LES RAPPORTS HOMMES-FEMMES
Comment voyez-vous les rapports hommes-femmes aujourd’hui, comparativement à ce qu’ils étaient il y a 25 ans ?

Y.P. : Je voyage beaucoup et je trouve qu’il y a quelque chose d’éminemment positif dans les relations hommes-femmes au Québec. On est chanceux, nous, de notre génération, d’avoir fait l’apprentissage de rapports plus égalitaires. Je m’en rends compte davantage quand je vois ce qui se passe à l’étranger. Il y a un terreau spécial ici, comme ailleurs au Canada et en Scandinavie. C’est quelque chose dont on doit être fiers.

G.A.L. : J’ai passé ma vie avec des filles « challengeuses » et j’ai adoré ça. Ça m’a fait avancer. Un gars, une fille a été vendu en France. Là-bas, ils retravaillaient les textes, parce qu’ils trouvaient la fille trop féministe. Imagine !

Que pensez-vous des groupes masculinistes ?

G.A.L. : J’ai zéro sympathie pour ça. Ça ne m’intéresse pas. Une femme ou une compagne de vie, ce n’est pas un acquis, ce n’est pas un meuble. Il faut que tu « deales » avec un être humain qui n’a pas les mêmes goûts que toi. Dans Un gars, une fille, ce n’était pas : le gars a raison et la fille a tort. C’était : les deux ont raison ou les deux ont tort. Ils ont différents points de vue. Je disais qu’Un gars, une fille, c’est comme un poisson et un oiseau dans une cage. Il y en a un qui ne peut pas voler et l’autre n’a pas d’eau pour nager. Ils sont pris dans un lieu de compromis et il faut qu’ils négocient. C’est intéressant. Je trouve que c’est un beau défi.

Dans la publicité, les gars sont souvent niaiseux. Ça devient difficile de trouver des personnages masculins positifs…

A.D. : J’ai travaillé pour une série éducative à Télé-Québec. On faisait des sketchs. À un moment donné, la fille avec qui je jouais a dit : « C’est plate, toi, t’as toujours des personnages le fun, niaiseux ; moi, je suis straight. » On a voulu inverser ça, mais la direction a refusé. Il ne faut pas que la fille soit niaiseuse ni que le problème vienne d’elle. Il faut qu’il vienne du gars et que la solution vienne de la fille. C’est quoi cette affaire-là ? J’élevais deux gars à ce moment-là. Je suis devenu fou !

G.A.L. : La publicité, c’est un excellent barème pour mesurer où en est la société. Après Un gars, une fille, il y a eu tous les petits couples de Tim Horton et de Brault & Martineau. Mais qu’est-ce qu’ils disent ? Ils ont 25 ans, la fille veut meubler sa maison en une journée. Le gars dit : « Oui, mais j’ai un match de hockey ce soir. » Est-ce qu’on faisait ça à 25 ans ? Ce n’était pas ça, notre but. Il y a un retour vers le mariage, vers les valeurs traditionnelles. Ils ont le droit, c’est leur génération.

Que nous dit la publicité sur la société québécoise actuelle ?

Jacques Primeau : Elle nous dit ce que le monde de Toronto ou de New York pense de nous, parce qu’elle vient de plus en plus d’ailleurs.
G.A.L. : C’est le début de l’assimilation. Ça vient de commencer, de façon insidieuse. Avec la pub qui s’en va à Toronto, avec la volonté de faire plaisir à un gouvernement fédéral conservateur canadien-anglais. Je ne doute pas de la bonne foi du gouvernement et de Stephen Harper. Mais on cède peu à peu des pouvoirs. Il y a 25 ans, le réflexe du Québécois, c’était de se préoccuper de tout ce qui se passait au Québec. Tout ici nous intéressait. Ç’a été comme un balancier qui réagissait à de nombreuses années d’oppression. Et là, peu à peu, les plaisirs individuels ont pris la place des plaisirs collectifs. Actuellement, la boule revient vers le milieu et elle va, à mon avis, retourner de l’autre côté si on ne réagit pas collectivement. Sauf que c’est dur de réagir collectivement quand, individuellement, ça va bien.

Y.P. : Attendez de voir un gouvernement majoritaire conservateur qui va sabrer dans Téléfilm, Radio-Canada, peut-être…

A.D. : Et peut-être que non. Quand je navigue dans des forums de discussion de gens plus jeunes, ils se sacrent de ça. Ils ne regardent pas la télé d’ici, n’écoutent plus la radio d’ici…

B.L. : Surtout pas les nouvelles…

A.D. : Pour eux, Les invincibles, c’est de la merde. Ils aiment mieux regarder Monday Night Football que Les hauts et les bas de Sophie Paquin. Parce que Sophie Paquin, c’est aussi de la merde. Et ces émissions existent grâce à l’argent de l’État, mais cet argent pourrait aller ailleurs… Ce discours-là, je ne l’invente pas !

B.L. : C’est le discours de Jeff Fillion…

A.D. : Ce n’est pas Jeff Fillion. C’est le discours de bien des 35 ans et moins. Jeff Fillion n’a rien inventé.

Y.P. : On est dans une société où les moyens de communication se sont démocratisés. Je reçois des tas d’échos de gens intolérants. Là, ce sont les accommodements raisonnables. Il y a quelque chose qui est en train de ressortir, de l’intolérance nationaliste.

A.D. : Quand les dernières élections provinciales ont été déclenchées, je suis arrivé au bureau, un matin, en disant : « L’ADQ va frapper fort cette année. » Tout le monde m’a regardé comme si je ne savais pas de quoi je parlais. Mais je l’avais vu venir.

MONTRÉAL
En vieillissant, vous identifiez-vous davantage à Montréal ou au Québec ?

G.A.L. : On s’identifie de plus en plus à l’endroit d’où l’on vient. Pendant des années, je me suis dit : je suis un Québécois par rapport au Canada, un indépendantiste par rapport aux fédéralistes. Je me rends compte que, de plus en plus, je suis un Montréalais. C’est mon identité. Et la plupart des gens qui pensent comme moi viennent de Montréal. Je ne me reconnais pas dans le discours des adéquistes et des conservateurs. La chicane Montréal-Québec, je la comprends, mais je ne la ressens pas. C’est une réalité qui n’est pas la mienne. J’ai plus de complicité et d’intérêts en commun avec des gens qui vivent à San Francisco, Barcelone, Stockholm ou New York qu’avec des gens des régions du Québec…

Y.P. : Quand je vais à l’étranger, je constate que le Québec est vraiment une société particulière, originale, qui pourrait être un pays. On peut survivre en tant que pays. On peut aussi survivre dans le Canada, mais on est profondément originaux. C’est frappant de voir comment, à l’étranger, les personnes qui s’intègrent le mieux aux autres, ce sont les Québécois. En général, celui qui apprend la langue locale, celui qui a des amis locaux, c’est le Québécois. Alors que souvent la communauté française, américaine ou britannique va garder une certaine distance.

L’INDÉPENDANCE
Pensez-vous encore que l’indépendance du Québec serait une bonne chose ?

A.D. : Absolument. Je suis toujours indépendantiste. Mais ce qui m’inquiète, c’est la montée d’un nationalisme auquel je ne m’identifie pas, un nationalisme de peur, de méfiance. J’ai de la misère avec ça. Si l’ADQ faisait l’indépendance, je ne suis pas sûr que je voudrais vivre ici.

G.A.L. : J’ai toujours été indépendantiste et je le suis encore, mais sereinement, sans agressivité ; je suis prêt à écouter les discours de tout le monde. C’est peut-être en raison de mon travail à Tout le monde en parle, où je rencontre beaucoup de gens dont je ne partage pas les opinions, mais dont je dois essayer de comprendre les idées. Bref, je suis indépendantiste, mais, comme Yvon Deschamps, je pense que si on ne réagit pas collectivement, nous serons folkloriques dans 50 ans.

Y a-t-il quelqu’un au Québec, un penseur, un intellectuel, qui vous inspire, au même titre que René Lévesque a pu le faire ?

G.A.L. : Il me semble que la dernière fois que j’ai vu de la fougue et de la lumière dans les yeux d’un politicien, c’est quand j’ai entendu le discours de Pierre Curzi au gala des Jutra. Je me suis dit : mon Dieu, il y croit ! Ça m’a mis de bonne humeur.

Y.P. : Mais le sauveur, il arrive quand il faut te sauver de quelque chose. Actuellement, on est dans le chocolat et dans le sucre. La probabilité qu’il nous arrive quelque chose de poche est forte, que ce soit en environnement ou en politique. À ce moment-là, il y a quelqu’un qui va émerger. On va réagir. On est comme ça, au Québec.

A.D. : Pour le moment, la clé n’est pas là. Ç’a longtemps été la langue. Mais honnêtement, on serait indépendants demain et on pourrait être anglophones dans 200 ans. Ça ne change rien. Ça ne met pas une clôture autour du Québec. La clé, ce n’est plus la langue, c’est l’identification à la société. On ressemble pas mal plus à un Canadien anglais de Dorval qu’à un Américain ou à un Canadien anglais du Manitoba, mais on ne l’a pas encore compris. Quand tu lis The Gazette, tu te rends compte que ceux qui la lisent vivent dans la même société que nous, et eux non plus ne s’identifient pas au Canada anglais. Mais ce lien n’est pas fait. On pense encore que ce ne sont pas nos amis.

B.L. : La société est tellement fragmentée que je ne vois pas le jour où nous aurons un projet commun.

A.D. : On a été les enfants de la Révolution tranquille, on a connu les années 1960. Les générations qui n’ont pas connu ça ne savent pas de quoi on s’est sortis ni pourquoi on s’est donné certains outils. Résultat ? Elles arrivent en disant : « On n’a pas besoin des syndicats ni de la social-démocratie. »

B.L. : Ça n’excuse rien. On n’a pas connu Duplessis et la Grande Noirceur. On les a étudiés…

UNE SOCIÉTÉ DE DROITE
Trouvez-vous qu’on est dans une société de droite ?

G.A.L. : Je n’ai jamais vécu dans une société aussi à droite que celle-ci. L’argent avant les convictions. L’individuel avant le collectif.

A.D. : On vit dans une social-démocratie sclérosée…

G.A.L. : J’ai toujours pensé qu’il fallait payer des impôts. On vit dans une société où tout le monde doit contribuer, et ceux qui ont plus d’argent doivent contribuer davantage. Un jour, j’ai eu une discussion avec un de mes oncles qui râlait après les « BS ». Je m’étais tanné et je lui avais dit : « Hey ! Je paie 10 fois plus d’impôts que toi et je trouve ça correct que ce soit comme ça. » On peut discuter de la façon d’utiliser cet argent. C’est un devoir de citoyen. Et ce devoir, il est rendu planétaire. Il faut une conscientisation environnementaliste et tiers-mondiste.

B.L. : On vit dans un monde capitaliste de plus en plus sauvage, où les grandes sociétés ont le dessus sur les législations. Par exemple, le libre-échange permet à des multinationales de poursuivre les gouvernements qui les empêchent de faire des profits en vertu d’une loi locale. C’est fou !

G.A.L. : Si tu veux avoir de l’influence sur ta société, pas besoin d’être ministre, il faut être Pierre Karl Péladeau ou Guy Laliberté. Tu n’as qu’à être assez riche et puissant pour influencer les gens qui gouvernent, sans te faire élire et sans être scruté à la loupe par ceux qui essaient de trouver des scandales.

Vous avez créé votre image en vous attaquant à l’institutionnel. Mais 27 ans plus tard, vous êtes l’« institution ». Tout le monde en parle, qui est un peu le prolongement de RBO, puisque vous êtes trois à y travailler, est le vaisseau amiral de la chaîne d’État. Qu’est-ce que cela vous fait ?

G.A.L. : Tout le monde en parle est géré de la même façon que RBO. Jacques et André travaillent avec moi. À RBO, on a créé une façon de fonctionner ensemble : on arrivait avec des projets quasiment clés en main. On disait : « Vous n’intervenez pas dans notre contenu ; en retour, on espère vous livrer l’émission que vous voulez, et vous avez le droit de dire ce que vous en pensez. » Radio-Canada nous laisse faire. Mario Clément et Sylvain Lafrance nous appuient. Je suis rassuré de savoir que dans une grande société comme Radio-Canada, il y a des personnes qui portent des trucs sur leurs épaules et en assument les conséquences. Mais Radio-Canada peut nous crisser dehors si ça ne marche pas.

DES REBELLES AU POUVOIR
Acceptez-vous l’idée que vous avez un pouvoir immense, par exemple en matière de culture, en raison du choix de vos invités ?

G.A.L. : C’est vrai qu’on stimule la vente de livres ou de disques. Le pouvoir, il ne faut pas en abuser. Par exemple, les dirigeants de la convergence de Quebecor en abusent, alors qu’ils pourraient seulement en user et récolter presque autant d’argent. Je serais le premier à être admiratif devant ce grand succès. Mais là, ça me met juste en crisse !

A.D. : Ils ne sont pas obligés de faire la une de leurs publications avec leurs émissions de télé ! On est trois ex-étudiants en communications. Il y a bien des choses que l’on voit dans les médias aujourd’hui et que l’on n’aurait jamais cru possibles il y a 25 ans. Je ne vois pas Tout le monde en parle comme un pouvoir, mais comme une responsabilité : tu as deux heures d’antenne, fais le meilleur show possible.

Comment réagissez-vous quand des journalistes vous reprochent de faire de l’information-spectacle ?

A.D. : Il y a un débat : pourquoi un homme politique irait à Tout le monde en parle plutôt qu’au Téléjournal ? Eh bien, pourquoi ne pas aller aux deux ? Ceux qui contestent ça, c’est le clergé de l’information. Quand Jean Charest vient à Tout le monde, ce n’est pas le même bonhomme et il ne dit pas les mêmes choses qu’au Téléjournal. Pour moi, c’est important de voir les deux. Quand on parle d’un changement dans la société depuis 40 ans, pour moi, ça c’en est un, un bon.

LA GÉNÉRATION RBO
Comment situez-vous votre génération ?

A.D. : Pour les baby-boomers, on est des « X » voleurs de jobs. Et pour les « X », on est des baby-boomers qui s’accrochent. C’est vraiment ça, la génération sandwich ! La génération KC and the Sunshine Band !

Par rapport à ce que vous pensiez que votre vie serait en 1980, quel mot vous vient à l’esprit aujourd’hui ? Étonnement ? Ahurissement ?

A.D. : Wow ! Quand on a commencé à travailler ensemble, en 1981, ce n’était pas quelque chose de naturel ; on n’avait pas d’affinités. Qu’on ait réussi à travailler ensemble tout ce temps et qu’on le fasse encore de façon harmonieuse, ça me fait dire : « Wow ! »

G.A.L. : Quoi que tu fasses dans la vie, c’est important de ne pas trop t’éloigner de tes principes ou de tes convictions. Je trouve qu’on est restés des personnes intègres. Je ne suis pas étonné de ce que sont devenus mes amis de RBO. Ça reste cohérent.

B.L. : La plus belle réalisation, c’est de continuer, de persister à faire les choses par plaisir.

Y.P. : Il y a quelque chose d’organique, comme si nous n’étions qu’un seul et unique individu. Il n’y a aucune censure.

J.P. : La plus grande surprise, ç’a été de voir les membres de RBO se réunir pour le Bye Bye l’an dernier. Ils forment un vrai groupe.

Vous n’êtes pas des porte-parole de votre génération, mais vous l’avez marquée. Si ça se terminait maintenant, quel serait l’héritage de votre génération ?

Y.P. : On est une gang de chums qui ont tripé ensemble et il y a des gens qui se sont identifiés à nous. Mais il faudrait plutôt poser la question à ceux qui s’identifiaient à RBO.

A.D. : Il y a des « pertinences » qui sont bien temporaires. Il y a des gens qui ont été de très grandes vedettes et qui, 5, 10, 20 ans plus tard, étaient complètement oubliés. Quelle sera la pertinence de RBO dans 10 ans ? On ne le sait pas. On n’évalue pas l’influence d’une génération d’après les 10 ou 15 années au cours desquelles elle a eu du pouvoir. Ça va beaucoup plus loin que cela. Est-ce qu’on se rappelle le pouvoir qu’a eu la génération qui était là en 1948 ?

Y.P. : Ce que je vois, c’est que dans les années 1980, on a séduit une partie de la jeunesse.

G.A.L. : À tous les niveaux !

B.L. : J’abonde. On a eu de l’influence sur des gens aujourd’hui trentenaires, qui eux-mêmes ont une influence sur la société.

Y.P. : Les Cyniques, pour une génération, ont été impertinents. Il y a eu Yvon Deschamps. Puis, nous sommes arrivés, on a fait dans la parodie. Il y avait quelque chose de plus américain, de plus médiatique dans notre démarche. Je pense que nous avons la même forme d’ironie.

A.D. : L’important, c’est la mémoire. On est chanceux, le gros de notre œuvre est télévisuel, donc il existe et il restera. D’autres, comme Paul et Paul, les Cyniques ou Ding et Dong, qui faisaient surtout de la scène, n’ont pas eu cette chance…