Redécouvrir McLuhan

Pour prendre conscience de l’ampleur du personnage sans même avoir lu ses ouvrages et sans connaître ses échafaudages théoriques, vous tapez « Marshall McLuhan » dans YouTube. Le Canadien le plus cité au monde y apparaît dans des centaines de documents d’archives, tantôt avec Norman Mailer, tantôt avec Woody Allen.

Redécouvrir McLuhan
Photo : P.J. Salkovitch / PC

Puis, vous écrivez « McLuhan » dans Google et vous découvrez un demi-million de mentions…

Comme bien des visionnaires ou bien des superstars mondiales de la pensée, Marshall McLuhan a souvent été mal compris. On l’a cité sans l’avoir lu – c’est le lot des auteurs célèbres. On l’a aussi réduit à un axiome fourre-tout : « Le média est le message. » Et à un cliché galvaudé : le « village planétaire ».

Jean Paré n’est pas et n’a jamais été un « disciple » de McLuhan. Mais il le connaît mieux que quiconque, car il l’a rencontré, l’a étudié à fond et, surtout, a traduit trois de ses ouvrages, dont La galaxie Gutenberg et Pour comprendre les médias.

Tirées des rencontres et interviews qui remontent aux « années McLuhan » de Jean Paré (1966-1973), ces Conver­sations avec McLuhan paraissent simultanément avec une biographie que signe le romancier Douglas Coupland – et qui a été, naturellement, traduite par Jean Paré.

Ce qui frappe d’emblée, c’est l’extraordinaire acuité des intuitions de celui qu’on a surnommé à tort le « gourou » des médias. D’un trait de plume, avec 40 ans d’avance, McLuhan annonçait Internet, rappelle Douglas Coupland. Trente ans après sa mort, McLuhan est plus d’actualité que jamais, constate aussi Jean Paré. Il n’est pas dépassé, il était seulement en avance…

Sa théorie générale des com­munications, que Paré résume avec un art de la synthèse prodigieux, sans la caricaturer, tient la route plus que jamais. Elle va de soi, désormais, même pour ceux qui ignorent tout de McLuhan. « Les technologies – roue, armes, alphabet, impri­merie (d’où l’ère de Gutenberg), électricité, communications électroniques – ne sont pas des outils neutres, mais transforment notre environnement et, en forçant le changement de nos modes de perception, deviennent de puissants agents de notre évolution. » Bref, le média nous change davantage par ses effets que par son contenu. La révolution Inter­net l’a clairement démontré.

Le trop court livre de Jean Paré offre le privilège d’accéder à la pensée novatrice de Marshall McLuhan sur des questions autres que l’avenir des communications. C’est d’ailleurs ce qui rend l’ouvrage si pertinent. On entend ainsi McLuhan parler d’éducation, de politique, de littérature et d’environnement. Là encore, on découvre presque avec stupéfaction à quel point il avait vu juste. Ce qu’il a écrit il y a 40 ans aurait pu se retrouver dans Le Devoir d’il y a une semaine : « L’école veut prépa­rer les enfants à un monde qui n’existe plus. […] Tous les systèmes scolaires sont en état de crise permanente. Toutes les réformes de l’éducation avortent. Elles sont systématiquement obsolètes le jour où elles sont appliquées. » L’essayiste avait même annoncé le fléau du décrochage. « Le problème de l’abandon scolaire ne fait que commencer », affirmait-il à la fin des années 1960.

McLuhan avait beau voir loin devant, il se défendait tout de même d’être un prophète. « Je ne prédis que ce qui est déjà arrivé », persiflait-il.

Fréquemment exposé à la vindicte des intellectuels français, McLuhan a souvent été perçu comme le héraut de l’âge électronique. Or, souligne Jean Paré, il se voyait plutôt comme un homme du 19e siècle, comme un littéraire qui assiste à la dévastation, à la mort d’une culture qu’il plaçait au-dessus de tout. Il s’était nourri de Shakespeare, Blake, Mallarmé ou Joyce et voyait son monde s’effondrer. On en faisait un gourou de la télévision… Pourtant, il pensait que la télévision était toxique.

À ce propos, Paré a beau se défendre d’être un disciple de McLuhan, il épouse souvent la vision du célèbre intellectuel et partage sa méthode d’analyse de la société. « La télévision a été l’une des deux grandes armes de destruction massive de la culture occi­dentale, le « soma » d’Aldous Huxley, l’amusement anesthésique des sociétés, l’autre ADM ayant été la Seconde Guerre mondiale », écrit le fondateur de L’actualité dans ce style incisif qui lui est propre, avant de laisser le lecteur sur une question troublante : « Où est le McLuhan d’aujourd’hui ? »

Il doit bien exister, en effet, son iPhone dans une main, la zappette dans l’autre. Mais comment l’entendre au milieu de tous les gazouillis ?

Conversations avec McLuhan, par Jean Paré
Boréal, 133 p., 15,95 $.

Marshall McLuhan, par Douglas Coupland
Boréal, 247 p., 25,95 $.


* * *
PASSAGE

« Des grands « gourous » des années 1960, il est un des seuls encore lisibles, et sa Galaxie Gutenberg reste un monument d’analyse culturelle. »

– Jean Paré