Redresseur de musées

Un taux de fréquentation famélique, des relations de travail houleuses: le nouveau directeur du Musée des beaux-arts du Canada a du pain sur la planche!

Le premier geste de Marc Mayer lorsqu’il a pris possession de son grand bureau, le 19 janvier, a été de tourner sa table de travail de façon à l’orienter vers une œuvre — la statue de Champlain qui trône dans le jardin du Musée — plutôt que vers la vue spectaculaire de la colline du Parlement. Pour le nouveau directeur du Musée des beaux-arts du Canada, c’est l’art qui prime !

À 52 ans, Marc Mayer, ex-directeur du Musée d’art contemporain de Montréal, se retrouve à la tête du plus riche musée canadien consacré aux beaux-arts. Dessiné par l’architecte montréalais Moshe Safdie (auteur d’Habitat 67), ce joyau de granit clair et de verre abrite une collection permanente de 160 000 œuvres, qui réunit Rembrandt, Van Gogh, Cézanne, Chagall, Matisse et d’autres grands maîtres. C’est cinq fois celle du Musée des beaux-arts de Montréal.

Le budget annuel d’acquisition du Musée — huit millions de dollars — est de loin le plus important au Canada. Des moyens énormes pour Marc Mayer, qui, par ses décisions, orientera la politique du pays en matière de beaux-arts. « Je veux lancer un programme d’acquisition qui se fera avec l’idée de rendre le musée utile, dit-il. Je veux à la fois aider la scène canadienne de l’art et aider les Canadiens à comprendre qu’ils ont un art national et que cet art est important. »

En conservateur avisé, Marc Mayer a déjà commencé à sonder des galeristes, amateurs et collectionneurs d’art partout au pays sur ce qu’ils souhaiteraient voir dans la collection permanente. Lui-même entend donner plus d’importance à l’art autochtone. « Le touriste européen qui vient ici s’attend à voir la meilleure collection d’art inuit du Canada ! » explique-t-il. Et afin de faire connaître ces œuvres au grand public, il projette d’organiser deux importantes manifestations: une biennale regroupant les nouvelles acquisitions du Musée et une grande exposition quinquennale sur l’art autochtone des Amériques et de l’Océanie.

Marc Mayer devra aussi faire appel à ses talents de bon dirigeant et de bon communicateur. Car le Musée connaît des années sombres après les 11 ans de règne autocratique de son prédécesseur, Pierre Théberge, qui s’était aliéné les conservateurs. « Les relations avec le personnel sont désastreuses. Le malaise est aigu », dit Marc Mayer, qui devra réconcilier les employés du Musée avec la direction. Un art que ce fils d’une Franco-Ontarienne et d’un Franco-Américain maîtrise depuis sa jeunesse. « J’ai grandi à Sudbury, dans un milieu réputé pour ses luttes linguistiques parfois violentes, et je servais souvent d’interprète entre anglophones et francophones », raconte-t-il en précisant qu’il est allergique aux clans.

Le nouveau directeur devra aussi accroître la fréquentation du Musée, qui, en dépit de moyens inouïs, ne reçoit annuellement que 400 000 visiteurs — surtout des touristes, des écoliers et des retraités. Le Musée des beaux-arts de Montréal en accueille 200 000 de plus. Il s’agit d’un défi à la mesure de Marc Mayer, qui a déjà dû redresser la situation d’autres musées. Pendant ses quatre années à la direction du Musée d’art contemporain de Montréal, de 2004 à 2008, la fréquentation de l’établissement est passée de 170 000 à 195 000 visiteurs.

« Il doit bien y avoir une manière de faire qu’une visite au musée fasse partie de la vie de famille ! » s’enflamme Marc Mayer, qui admet que le Musée des beaux-arts du Canada a toute une pente à remonter, car sa clientèle potentielle locale demeure relativement limitée — moins d’un million d’habitants dans un rayon de 50 km. « Comment un amateur d’art de Flin Flon, au Manitoba, peut-il profiter de notre trésor ? » demande Mayer en réfléchissant à voix haute. Il rêve de diffuser des images des œuvres par le Web. « Malheureusement, à cause des règles sur le droit d’auteur, on n’en a pas les moyens. C’est triste. Ça n’aide pas les artistes d’être invisibles ! »