Réinventer la mort

Le déni de la mort nous prive d’une vie beaucoup plus intense. Voilà la conclusion, en apparence contradictoire, que l’on peut tirer des propos des médecins, philosophes, sociologues et autres penseurs rassemblés par le journaliste Mario Proulx dans Vivre jusqu’au bout.

Essais québécois : Réinventer la mort
Illustration : Gérard Dubois

La peur et le refus de la mort, observent les spécialistes, ont pour conséquence que l’on offre de moins en moins de rites funéraires décents aux disparus. Les dépouilles sont souvent incinérées dans les 24 heures suivant le décès, sans autre forme de céré­monie, laïque ou religieuse. Sou­vent, les proches se réunissent pour célébrer la mémoire du défunt à l’occasion d’une rencontre dépourvue de sacré. Ils s’offrent dans la bonne humeur une sorte de « bien-cuit » privé de sens, notent Mario Proulx et l’anthro­pologue Luce Des Aulniers, dans lequel ce qui compte avant tout est de rappeler l’anecdote la plus originale, de trouver le mot d’esprit le plus brillant. Bref, on rate sa mort, comme on rate parfois sa vie.

Le livre « imprimé » ras­semble et protège ce qui autrement disparaîtrait dans les « poubelles de l’éphémère », rappelle Jacques Godbout dans Lire, c’est la vie (Boréal). Ici, le livre « imprimé » assure la pérennité à une remar­quable série radiophonique. La Pre­mière Chaîne de Radio-Canada a diffusé récemment une grande série documentaire consacrée à la mort. Pour éviter que cette enquête ne sombre dans l’oubli, les Éditions Bayard et la SRC en ont fait un livre. On y trouve les versions intégrales de 12 entrevues menées par Mario Proulx et Eugénie Francœur.

Pareil ouvrage constitue en soi un pied de nez à l’esprit du temps. Car « cette étrange société à laquelle nous appartenons entretient une aver­sion viscérale pour deux réalités pourtant fondamentales : le vieillissement et la mort », rappelle Mario Proulx. La mort est aujourd’hui perçue comme un scandale, une absurdité, un non-sens, un tabou nocif. Pourtant, si nous ne réfléchissons pas à la mort, nous ne réfléchissons pas non plus à la conduite de notre vie, explique Luce Des Aulniers.

Pour nourrir la réflexion, les auteurs ont fait appel à quelques voix connues et (trop ?) médiatisées, dont l’écrivain Éric-Emmanuel Schmitt et le moine boud­dhiste Matthieu Ricard. C’est toutefois de personnalités moins pré­sentes sous les projecteurs, comme le Dr Yves Quenneville, l’anthro­pologue Luce Des Aulniers, le Dr Serge Daneault et la psychologue Johanne de Montigny, que viennent les réflexions les plus pertinentes, les plus inspirantes.

La question des rites funéraires revient souvent au fil des pages. Tous en conviennent : laïques ou religieux, les rites demeurent essentiels pour prendre conscience de la réalité de l’arrachement. Luce Des Aulniers constate que depuis que la société a délaissé le joug idéologique de la religion, les rites se transforment. Avant tout, ils rétrécissent dans le temps. On ne mobilise plus les proches pendant trois jours. Il faut vite « tourner la page ». La mort dérange, ralentit notre rythme de vie effréné.

On comprend qu’en matière de rites tout est à réinventer. « Un délicat équilibre reste à trouver », dit Luce Des Aul­niers. Entre-temps, beaucoup s’en remettent, souvent par paresse, aux rites traditionnels. Qui n’a pas vécu ce malaise généralisé causé par l’homélie « passe-partout » d’un curé qui ne connaît rien du défunt ?

L’essai de Mario Proulx aborde par ailleurs en profondeur le recours aux soins palliatifs. On y apprend que Montréal est une ville pionnière en la matière. Le mouvement a vu le jour à l’Hôpital Royal Victoria, dans les années 1970. Cela dit, moins de 15 % des gens qui y auraient droit bénéficient de tels soins. L’idée même de « soins palliatifs » viendrait-elle à l’encontre des prétentions de la science triomphaliste ?

La psychologue Johanne de Montigny a elle-même frôlé la mort dans un écrasement d’avion. Elle accompagne des mourants depuis 25 ans. Elle déboulonne au passage quelques croyances. Oui, les derniers moments de la vie sont parfois l’occasion de grands pardons, de paroles de rédemp­tion ou de « je t’aime » attendus depuis longtemps. Mais on s’éteint aussi souvent comme on a vécu, dans le refus, le mensonge et la colère.

S’ils se désolent de notre déni collectif de la mort, les spécialistes trouvent quelques motifs d’espérer. L’anthro­pologue Luce Des Aulniers cite l’essor récent du mou­vement écologique. « Ce mouvement donne espérance en l’humanité et en sa capacité subtile de percevoir sa fra­gilité », soutient-elle. Bref, notre conscience de l’environnement serait une façon de manifester notre conscience de la mort. C’est un premier pas…

 

Vivre jusqu’au bout, sous la direction de Mario Proulx, Bayard Canada et Société Radio-Canada, 312 p., 29,95 $.

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