Relire Le monde d’hier

Dès les années 1930, Stefan Zweig était déjà l’un des auteurs les plus traduits dans le monde. Son livre testament trouve un formidable écho en ce printemps du « Grand Confinement ».

Dominique Lebel (photo : L'actualité)

Des livres de Stefan Zweig traînent à peu près dans toutes les bibliothèques. Que ce soit l’un de ses romans comme Le joueur d’échecs ou La confusion des sentiments, ou l’une de ses célèbres biographies de Marie-Antoinette, de Fouché ou de BalzacMais son plus grand livre, du moins celui qui résonne le plus 75 ans après sa publication, c’est sans contredit Le monde d’hier : souvenirs d’un Européen. Un livre testament qui trouve un formidable écho en ce printemps du « Grand Confinement ».

Les rééditions de livres de Stefan Zweig sont légion. Dès les années 1930, il était déjà l’un des auteurs les plus traduits dans le monde. Horrifié par la montée du nazisme en Europe, ce juif autrichien a fui à Londres dès 1934, pour joindre ensuite les États-Unis, puis le Brésil. C’est d’ailleurs dans ce pays, où il s’était réfugié avec sa femme, qu’il terminera son ultime livre avant de s’y suicider, en 1942. Publié après sa mort, Le monde d’hier relate la vie à Vienne et en Europe avant l’hécatombe de 1914 et dans les années de l’entre-deux-guerres. Mais surtout, ce livre de souvenirs, qui se lit comme un roman, se présente comme une somme de tout ce qu’il avait appris, vu et entendu dans les années qui ont précédé la Première Guerre mondiale, puis la montée de l’hitlérisme. Relire Le monde d’hier en ce temps de toutes les remises en question collectives, c’est comme faire un voyage dans un passé qui n’en finit plus d’être une source d’enseignements.

Dans un très beau portrait qu’elle dresse de Stefan Zweig dans son livre Mes vies secrètes, l’auteure française Dominique Bona se demande comment un écrivain, « qui semblait être le pur produit d’une société disparue », pouvait-il intéresser des générations successives de lecteurs. C’est que les observations, les réflexions, les angoisses, les espoirs et les doutes de l’écrivain par rapport aux transformations que vivaient l’Autriche et toute l’Europe au tournant du XXe siècle nous parlent toujours aujourd’hui. Bien sûr, il s’agissait d’une histoire tragique — guerre, famine, épidémie, crise économique —, mais tout le talent de Stefan Zweig est de livrer un récit qui puise autant dans l’histoire que dans la politique, la philosophie, la musique ou la littérature, afin de nous faire comprendre les lignes de force de la période. C’est parce que l’écrivain autrichien parle de son époque avec autant d’introspection qu’il parle aussi de la nôtre. C’est parce qu’il était ancré aussi profondément dans la pensée de son temps, à la manière des maîtres anciens, qu’il nous touche encore maintenant.

Dans Le monde d’hier, Stefan Zweig s’intéresse aux questions d’éducation comme à celles de sécurité. Il touche à la religion, à la montée de l’intolérance et à la bêtise humaine. Il écrit sur la place de l’art dans la société, s’intéresse aux questions d’identité, mais aussi à la complexité des sentiments et à la sexualité, sujets qu’il traite d’ailleurs abondamment dans ses romans. On voyage aussi beaucoup avec lui. On traverse l’Europe, de Paris à Berlin, en s’attardant longuement à Vienne, bien sûr. C’est aux chambardements de toute une civilisation que l’on assiste avec lui. On le voit hésitant, aveugle parfois, lui aussi, à certains mouvements souterrains de l’histoire, mais sa plume alerte, nourrie d’autodérision, est haletante. Sur les réactions de ses contemporains face aux drames qui se tramaient, il écrit d’ailleurs, lucide : « Cela reste une loi inéluctable de l’histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès les premiers commencements les plus grands mouvements qui déterminent leur époque. »

C’est bien sûr un livre rempli de nostalgie que nous lègue l’écrivain. Mais c’est aussi un livre amoureux, écrit par un humaniste, oui, hypersensible. On le sent touché au plus profond de lui-même par les errements d’une époque, inquiet par tant de haine et de folie. Tout cela explique certainement sa fin tragique à seulement 60 ans alors que le fatalisme l’avait tout entier conquis. « La fatalité triomphe dès que l’on croit en elle », disait si justement Simone de Beauvoir.

Ma première lecture de ce livre remonte à plus de 20 ans. Depuis, sans jamais l’ouvrir de nouveau, j’ai dû l’offrir à des amis une bonne dizaine de fois. Ce que j’en avais retenu était de nature impressionniste : l’histoire n’est pas écrite d’avance, on ne sait pas ce qui va arriver, le passé s’efface parfois pour mieux ressurgir, la vie est tragique, mais belle. En le relisant ces jours-ci, pourtant si longtemps après une première lecture, je retrouve cette fraîcheur, mais aussi cette profondeur de réflexion qui m’avait tant plu jadis. Décidément, un livre à lire ou à relire par les temps qui courent…

L’auteur a été directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Il a publié Dans l’intimité du pouvoir en 2016 et L’entre-deux-mondes en 2019 aux Éditions du Boréal.

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