Relire Tom Wolfe au temps de Donald Trump

Au-delà des inégalités raciales, économiques ou sociales, il y a chez Wolfe la conviction que, peu importe le statut, chacun est nu devant les autres et devant lui-même. 

L'auteur et journaliste américain Tom Wolfe, Jr. en juillet 2016 (Photo : Bebeto Matthews/AP)

Le livre-événement de l’automne 1998 aux États-Unis aurait très bien pu être la bombe littéraire de 2020. Un homme, un vrai, fresque saisissante des années 1990 signée Tom Wolfe, est un rappel brutal de tout ce qui ne fonctionne pas dans la société américaine. L’auteur du Bûcher des vanités nous décrit un monde rongé par les tensions raciales, mais aussi par la corruption, la duplicité et la peur. C’est le règne du sexisme le plus primaire, de l’homophobie et des intolérables inégalités entre les riches et les pauvres. Il ne manquait au roman de Tom Wolfe qu’un président retors qui aurait tablé sur les tensions et le mensonge pour conforter son pouvoir et on aurait été catapulté dans l’Amérique au temps de Donald Trump.

On entre dans un livre de Tom Wolfe comme dans un long tunnel. Dès les premières pages, on se rend compte qu’on ne peut faire demi-tour. L’air se fait de plus en plus rare. On a du mal à distinguer le réel de la fiction, le jour de la nuit. On sait déjà qu’on n’en sortira pas indemne. Puis, les unes après les autres, des pièces s’illuminent comme autant de fenêtres sur des histoires parallèles. On est à la fois aspiré par quelque chose d’incontrôlable et charmé par le monde qui se fait et se défait sous nos yeux. Peu à peu, les choses s’imbriquent les unes dans les autres. Des univers que tout semblait séparer forment dans les faits une seule toile. C’est son tour de force. Sa marque de commerce. Le roman total. Un roman de Tom Wolfe, c’est comme tenter de faire entrer tout ce qui caractérise les États-Unis de la fin du XXe siècle dans un même livre.

Il faut être bien décidé pour relire un roman de près de 1 000 pages. Même si l’on en garde un bon souvenir, même si l’on sourit parfois en y repensant. La dernière fois que j’avais relu un livre aussi imposant, je crois que c’était Guerre et paix, de Tolstoï. C’est dire. J’avais lu Un homme, un vrai à sa sortie, il y a un peu plus de 20 ans. Deux décennies ! Celui qui se qualifiait de père du « nouveau journalisme » avait encore frappé. Onze ans après son fameux livre Le bûcher des vanités, vendu à plusieurs millions d’exemplaires, Tom Wolfe récidivait à 68 ans avec l’un des romans vrais dont il avait le secret.

Un roman, un vrai

Un homme, un vrai passe aux rayons X l’Atlanta des années 1990. Si l’on croit que la littérature permet de mieux comprendre le monde, jamais le livre de Wolfe n’a été aussi actuel qu’aujourd’hui. Snobé par l’élite littéraire, mais adoubé par ses lecteurs, ce journaliste-romancier à l’allure de dandy – jamais on ne l’a vu autrement que vêtu de blanc de la tête aux pieds – a une façon unique de « construire » ses histoires. D’abord journaliste, il a écrit dans les plus grands magazines américains jusqu’à s’identifier à ce qu’il appelle le « nouveau journalisme ». Une manière de rédiger des articles à mi-chemin entre le journalisme et la littérature. Ainsi, lorsque paraît Le bûcher des vanités, son premier véritable roman, Wolfe, déjà à la mi-cinquantaine, est un auteur rompu aux longues recherches et aux enquêtes de terrain, ce qui explique pourquoi chacun de ses romans exigera une si longue gestation.

Wolfe a le don d’alimenter lui-même ses détracteurs. Ses textes sont abrasifs, truffés d’onomatopées, d’effets de manche, de digressions qui s’étalent parfois sur des dizaines de pages, et d’humour, bien sûr. Sa personnalité intrigue autant qu’elle amuse. C’est que Wolfe est, à l’instar de ses personnages… très voyant. Là où John Irving excelle à écrire entre les lignes, Wolfe donne l’impression de travailler avec un surligneur entre les mains. Son écriture est explosive ! Alors que ses critiques déplorent un style trop descriptif, Wolfe est déjà ailleurs. Du nouveau journalisme au « roman vrai », Wolfe fait bien plus que décrire la société qui l’entoure : il la révèle. Et il réussit chaque fois. C’est vrai pour le New York des années 1980 avec Le bûcher des vanités, pour Atlanta avec Un homme, un vrai, pour les campus universitaires américains avec Moi, Charlotte Simmons et pour Miami avec Bloody Miami, dernier livre publié avant sa mort à 88 ans.

Atlanta, la ville qui était trop occupée pour être raciste

À première vue, Atlanta est une ville du sud sans trop d’histoires. Pourtant, lorsqu’on y regarde de plus près, ses habitants sont comme des équilibristes marchant au-dessus d’une faille raciale. Ce n’est pas pour rien que la mairesse Keisha Lance Bottoms est sortie de ses gonds contre Donald Trump le printemps dernier. Au moment où le pays était de nouveau secoué par la question raciale après le meurtre de George Floyd par un policier de Minneapolis, elle ne pouvait admettre la désinvolture du président. « Il devrait juste arrêter de parler. Il y a des moments où vous devez être silencieux et je souhaite qu’il soit silencieux », avait-elle déclaré à CNN, dont le siège social est justement à Atlanta. Peut-être que, sans s’en rendre compte, la mairesse faisait écho à « la manière Atlanta » dont parle Tom Wolfe. C’est que les gens d’Atlanta vivent avec la peur au ventre. Pour Wolfe, cette peur viscérale des émeutes raciales, partagée par les élites locales — qu’elles soient noires ou blanches —, définit la ville natale de Martin Luther King. Atlanta, trop occupée pour être raciste ? Wolfe, lui-même issu de la culture sudiste de Richmond, en Virginie, prend un malin plaisir à jouer avec ce mythe.

Un peu comme chez Proust, où il est beaucoup question de statut social, Tom Wolfe s’interroge sur la place de chacun dans la société. Ce qu’on est, ce qu’on aimerait être, de quelle façon on souhaiterait être perçu. Au cœur d’Un homme, un vrai, il y a le sentiment que tout le monde nous regarde, que les gens que l’on croise lisent en nous, peut-être mieux que nous-même. La sensation que chacun connaît notre secret. Que ce qu’on tente de cacher est ce qui est le plus visible en nous. C’est qu’au-delà des inégalités raciales, économiques ou sociales, il y a chez Wolfe la conviction que, peu importe le statut, chacun est nu devant les autres et devant lui-même.

Relire ce livre au moment même où des Noirs peinent encore à exercer librement leur droit de vote dans certains États du sud des États-Unis, cela permet de mesurer la distance qui nous sépare de la véritable égalité des chances. Mais comme le fait dire Wolfe au maire Wes Jordan dans son livre : « Nous avons fait un trop long chemin ensemble pour revenir en arrière. »

« Ce n’est pas juste », répète l’un des propagandistes d’Un homme, un vrai. Non, la vie n’est pas juste, et Tom Wolfe nous le rappelle roman après roman. Mais ce que ses personnages nous disent aussi, c’est que, dans le récit et l’histoire de chacun, des revirements sont possibles. Que ce qui arrive le plus souvent dans la vie, c’est ce qui n’était pas attendu.

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Comme quoi Trump ne semble pas être à l’origine de tout ce que Wolfe décrit. La nature humaine étant ce qu’elle est, ce sera pareil dans 100 ans…

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