René Angélil: le joueur

Il avait un as dans son jeu, diront certains. Mais la carrière de Céline, René Angélil l’a planifiée minutieusement. En rappel, voici un entretien réalisé en 2009 avec le roi des imprésarios, au moment où paraissait sa biographie.

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Céline Dion et René Angélil en 2012. – Photo : Georges Biard/Wikimedia Commons CC 3.0

René Angélil, gérant et époux de la chanteuse Céline Dion, est décédé jeudi matin à l’âge de 73 ans. Article original paru dans L’actualité en mars 2009.

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On annonçait une «biographie», mais c’est plutôt un «portrait» autorisé de l’imprésario René Angélil que propose Georges-Hébert Germain dans Le maître du jeu (Libre Expression). À la manière du peintre Velázquez, qui se faisait portraitiste du roi Philippe IV, l’écrivain a mis son talent au service du roi des managers.

Si, dans un entretien au Journal de Montréal, Angélil déclare «avoir la maladie du jeu» et bénéficier «d’un système créé par ses proches pour le protéger de lui-même», car «rien ne peut l’arrêter de jouer», Georges-Hébert Germain refuse de l’étiqueter joueur compulsif, sans pour autant cacher la passion du jeu qui l’anime. Il a plutôt choisi de raconter comment l’imprésario a dompté ses démons, tout en faisant quand même du jeu le moteur de sa vie. Le jeu a bien servi René Angélil, qui a gagné plus souvent qu’il n’a perdu, au poker comme en affaires.

L’auteur connaît à fond l’univers de cette famille quasi royale, lui qui a signé des ouvrages consacrés à Céline Dion et à sa mère. Cette fois, il raconte de l’intérieur le destin peu banal de René Agnelli, fils d’immigrants syriens né à Montréal en 1942. Il relate sa brève carrière sur scène avec les Baronets, puis ses succès et ses déboires comme producteur. Il s’attarde surtout sur le «chef-d’œuvre» d’Angélil, Céline, à qui ce dernier a offert une carrière planétaire, à la mesure des rêves les plus fous de la chanteuse.

Au moment où il se relevait d’un retentissant échec avec Ginette Reno et songeait, à 39 ans, à quitter le métier, René Angélil a tout misé sur Céline Dion. Il a magistralement orchestré l’ascension de la jeune fille de Charlemagne, qui était venue avec sa mère lui soumettre une cassette de trois chansons. Le récit nous entraîne dans les coulisses du show-business et montre les coups les plus fumants de l’agent, comme lorsqu’il a eu recours à Plamondon, qui a écrit «Lolita (Trop jeune pour aimer)», la chanson principale d’Incognito, album charnière entre l’enfant prodige à la vilaine dentition et la jeune fille sexy. Ou encore le contrat avec Sony BMG, l’album D’eux, avec Jean-Jacques Goldman, la chanson du film Titanic, le spectacle à Las Vegas…

«D’année en année, d’album en album, Angélil élargissait le cercle de ses collaborateurs, couvrant chaque fois pour son artiste un territoire de plus en plus étendu, de manière à inclure un public plus large et plus éclectique», écrit Georges-Hébert Germain. C’est ainsi que Céline Dion a conquis le Québec, puis la France, le Canada, les États-Unis et le monde.

L’actualité a rencontré René Angélil à la veille de la parution du Maître du jeu.

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Vous êtes un amateur de black-jack et, à lire le récit de votre vie, on constate que le jeu, souvent considéré comme une maladie, vous a plutôt bien servi…

Le jeu, pour moi, n’a jamais été une maladie. Pour moi, c’est la vie. C’est drôle à dire, et quelqu’un qui ne joue pas pensera que je suis un peu détraqué. Mais quelqu’un qui connaît le black-jack me comprendra. Il s’agit d’un jeu de séquences. Tu as des séquences au cours desquelles tu gagnes plusieurs fois de suite. Tu vas ensuite être 8 ou 10 tours sans gagner. Puis, à un moment donné, la chance va revenir. Tu ne peux pas avoir que des mains perdantes. La vie, c’est pareil. Il y a des séquences. Ça va mal parfois, mais ça ne peut pas aller toujours mal. Certaines personnes n’ont pas conscience que c’est ainsi que la vie fonctionne. Quand ça se met à aller mal, elles se découragent. Là, c’est le désastre. Moi, je prends la vie comme un jeu.

Vous avez littéralement tout «misé» sur Céline Dion?

Oui. Après mes déboires avec Ginette Reno, elle était ma dernière chance, mon dernier jeton. Je songeais à retourner aux études, mais ça ne me tentait pas. Je pensais que j’avais terminé ma carrière, que c’était fini. Et Céline s’est pointée : un talent exceptionnel, comme on en voit une fois en 50 ans. J’ai joué le tout pour le tout. Comme au black-jack. C’est arrivé souvent qu’il ne me reste que 2 ou 3 jetons et qu’avec cette dernière mise j’en gagne 1 000. Non seulement Céline a relancé ma carrière, elle a «fait» ma carrière. C’est ça, le destin.

Avez-vous fait des erreurs dans la gestion de sa carrière?

Sincèrement, je ne crois pas avoir commis d’erreurs professionnelles. J’en avais fait avant, du temps où je veillais sur la carrière de René Simard ou de Ginette Reno. Céline est arrivée au bon moment. J’avais appris de mes erreurs. Si je l’avais rencontrée 10 ans plus tôt, je les aurais commises, ces erreurs, comme exiger un cachet disproportionné.

Serait-il possible aujourd’hui, avec Internet et les nouvelles technologies, de bâtir «brique par brique» une carrière planétaire comme celle de Céline Dion?

Oui. Mais il faudrait une équipe comme celle dont a disposé Céline, et cela est très rare. L’intelligence qu’elle a eue je le dis sans prétention, ç’a été de me faire totalement confiance. Elle et sa famille ont pris ce risque. C’est la seule façon de faire et elle est encore bonne aujourd’hui, malgré les nouvelles technologies. Mais moi, je n’aurais pas l’énergie de tout recommencer de A à Z. J’étais là 24 heures sur 24. Je l’accompagnais aux entrevues à la radio. Quand elle chantait dans les centres commerciaux, j’étais là. Je faisais tout. Si un agent découvre un artiste en qui il croit et qu’il y met le temps et l’énergie, il pourrait bâtir une carrière internationale. Ça s’est toujours fait.

Votre association avec Garou n’a pas duré longtemps. J’imagine qu’il ne suivait pas vos conseils à la lettre…

Vous imaginez bien ! J’aime beaucoup Garou comme artiste. Mais il n’a pas la même mentalité que Céline. Si vous me faites confiance, je vais vous donner 150 % de moi-même, je vais penser à vous avant de penser à moi. Si je ne sens pas cette confiance, c’est fini.

Que conseillez-vous aux artistes qui cherchent un bon agent?

Ça leur prend quelqu’un qui a du temps à leur consacrer, qui les aime, qui croit en leur talent, qui est prêt à défoncer les portes pour eux. Il y a plein de personnes qui en sont capables. Elles n’ont pas besoin d’être connues. J’avais une certaine notoriété au Québec grâce aux Baronets. Mais je n’étais pas connu des Américains, des Français, des Japonais. Brian Epstein n’était pas connu avant les Beatles et le colonel Parker ne l’était pas avant de s’associer à Elvis Presley.

Pourquoi avez-vous autorisé la parution de votre biographie à ce moment-ci ? En êtes-vous à l’heure des bilans?

Il y a longtemps qu’on me propose de collaborer à une biographie. J’ai accepté dans la mesure où on ferait un bon livre, et je voulais que Georges-Hébert Germain, que j’aime et en qui j’ai confiance, en soit l’auteur. Le moment est venu de laisser une trace, de laisser quelque chose à mes enfants et petits-enfants. Je suis en excellente condition physique et je me sens plein d’énergie, mais j’ai tout de même 67 ans.

Il est question, dans Le maître du jeu, de votre rapport aux médias. On vous a parfois reproché de vouloir contrôler la presse. Que répondez-vous à cela?

Il y a, dans les médias, beaucoup de gens qui ne savent pas ce qu’est le travail d’un agent. Ils s’imaginent que, parce que je veux regarder une émission avant sa diffusion, j’essaie de contrôler ce qu’ils font. Mais c’est ça, le travail d’un agent ! Quand je faisais équipe avec Guy Cloutier, dans les années 1970, on avait voulu faire venir Elvis Presley au Stade olympique. Son agent n’a pas dit : «Oui, envoyez-nous l’argent !» Au contraire, il avait toute une liste de demandes et de restrictions. Il n’essayait pas de contrôler, il faisait son job. C’est ça le travail d’un agent : veiller à ce que tout soit parfait pour son artiste. Avec ceux qui le comprennent, on n’a aucun problème, on collabore. C’est seulement avec ceux qui sont innocents que j’ai des difficultés. Je déteste quand les journalistes ne respectent pas Céline et ce qu’elle a accompli. Dans 50 ans, ils regretteront leurs écrits.

Vous en voulez à Radio-Canada pour un reportage diffusé à Enjeux, en 2006, et pour des sketchs du récent Bye Bye? Vous n’acceptez pas les propos durs envers votre protégée?

Quand il y a des choses méchantes qui s’écrivent ou se disent contre Céline, ça m’écoeure. Je ne suis pas seulement l’agent de Céline, je suis aussi son mari. Je l’aime, je sais comment elle est, je sais qu’elle est le top, comme chanteuse et aussi comme personne. Une chance qu’elle ne lit pas les journaux, ça lui ferait mal de voir ceux qui rient d’elle. Ce qui m’a écoeuré, c’est qu’elle a vu ce reportage à Radio-Canada [NDLR : «Céline Dion : Quand le succès populaire dérange», d’Alain Gravel, diffusé à Enjeux le 28 novembre 2006], elle qui ne regarde jamais les émissions qui la concernent. Je l’avais invitée à le voir avec moi, car ça devait être un «hommage» pour ses 25 ans de carrière, selon ce que m’avait dit quelques mois plus tôt le patron des émissions, Sylvain Lafrance. L’émission commence. Je vois Sylvain Cormier, du Devoir, et Nathalie Petrowski qui déblatèrent contre Céline. Elle a regardé ça sans dire un mot. Mais je sais qu’elle devait avoir mal. C’est pour ça que j’en veux à Radio-Canada.

Après tous ces succès, avez-vous toujours la passion du métier ? Êtes-vous toujours ému par les ovations?

La passion est intacte. Il m’arrive encore souvent de pleurer pendant un spectacle de Céline. Elle me fait toujours autant confiance, mais ce n’est plus comme lorsqu’elle avait 14 ou 15 ans. Dans certaines sphères du métier, elle est plus forte que moi. Elle pourrait d’ailleurs être une extraordinaire agente d’artistes. Elle possède un bon jugement, connaît le public, saurait quoi accepter, quoi refuser. Elle sait tout dans ce métier-là, excepté négocier. Elle aurait besoin d’un agent d’affaires pour le faire, parce qu’elle n’a pas la poker face. Quand elle aime ça, elle sourit. Quand elle n’aime pas ça, ça paraît. Une chance qu’elle est comme ça. C’est elle qui est en contact avec le public et elle est transparente. Ce n’est pas pour rien qu’elle a de si bonnes relations avec les gens.

Quelle est la suite des choses? Pour Céline Dion? Pour vous?

On arrête un an, un an et demi. Notre plus grand rêve, c’est d’avoir un autre enfant. Cela va déterminer le reste. Des idées, on en a à la tonne. Si Céline revient sur scène, elle va faire quelque chose qu’elle n’a jamais fait avant. Sinon, elle ne reviendra pas. Il va falloir qu’il y ait une passion, un défi, quelque chose de nouveau, qu’on va aimer faire.

N’êtes-vous pas «surqualifié» pour le travail de directeur de Star Académie?

Cette aventure me passionne. J’ai un immense respect pour Stéphane Laporte, Julie Snyder et France Lauzière, qui m’ont proposé d’y participer, et j’y prends beaucoup de plaisir. J’aime voir la passion et le rêve dans les yeux des jeunes. J’ai toujours admiré les gens qui ont du talent et du courage. Je suis passé par là. Je voulais être populaire, je sais comment ils se sentent. J’aime mieux parler à des jeunes qui sont purs, vrais et sincères que de m’adresser à des artistes qui ont un peu d’expérience.

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Photo : Anirudh Koul/Wikimedia Commons CC 2.0

L’EMPIRE DION-ANGÉLIL EN CHIFFRES par Mathieu Charlebois

Avec un revenu de 99 171 237 dollars américains en 2008, Céline Dion occupe le cinquième rang des artistes qui gagnent le plus d’argent dans le monde de la musique, selon le magazine Billboard. Le magazine Forbes évaluait sa valeur nette à 250 millions de dollars américains en 2007.

Pendant ses cinq années au Caesars Palace, Céline Dion a donné 717 spectacles devant trois millions de spectateurs et amassé 400 millions de dollars américains.

En 2005-2006, au casino du Caesars Palace, René Angélil a gagné au poker 259 079 dollars… et perdu 230 300 dollars. Ces chiffres, habituellement gardés secrets, ont été dévoilés pour faire taire les rumeurs selon lesquelles il y aurait joué un million de dollars par semaine.

En avril 2007, Céline Dion a franchi le cap des 200 millions d’albums vendus.

Le couple Dion-Angélil a entrepris des rénovations de 15 millions de dollars au club de golf Le Mirage, à Terrebonne, dont il est propriétaire depuis 1997. Une salle de spectacle de 650 places sera inaugurée au cours de la prochaine saison de golf.

En 2000, le couple Dion-Angélil a poursuivi le journal National Enquirer, qui avait écrit que Céline Dion attendait des jumeaux. En plus d’une rétractation écrite du journal, il a obtenu 20 millions de dollars américains, qu’il a remis à l’American Cancer Society.

On estime la valeur de la statue de cire de René Angélil, au Musée Grévin de Paris, à 47 000 dollars.

Céline Dion a distribué un million de dollars américains aux victimes de l’ouragan Katrina, elle a aidé à recueillir plus d’un million de dollars pour les victimes du tsunami de 2004 et a fait un don de 100 000 dollars après le tremblement de terre dans la province du Sichuan, en mai 2008.

Sources : BBC News, Billboard, Forbes, La Presse, La Presse Canadienne, Le Journal de Montréal, Sony et www.celinedion.com.

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