Retrouver Maria Chapdelaine

La quatrième adaptation cinématographique du roman de Louis Hémon a tout pour plaire à un large public. Cette œuvre somptueuse, signée Sébastien Pilote, met en vedette des acteurs appréciés, dont Sébastien Ricard et Hélène Florent.

MK2 Mile-End

C’est pendant la préparation de son deuxième long métrage, Le démantèlement, que Sébastien Pilote a replongé dans l’œuvre de Louis Hémon. L’idée lui est alors venue de la porter à l’écran à son tour. « Ça m’a vraiment sauté aux yeux, ça devenait naturel ! Et j’aurais pu avoir des complexes, parce que Gilles Carle l’avait fait avant moi, tout comme Julien Duvivier et Marc Allégret. » Après les deux adaptations françaises de 1934 et 1950, Gilles Carle, en 1983, a devancé de peu Denys Arcand, qui envisageait lui aussi de s’approprier ce best-seller francophone. 

Sébastien Pilote est le premier réalisateur du groupe à avoir grandi sur le territoire décrit dans le roman, et cela paraît dans sa compréhension des lieux et le regard bienveillant qu’il pose sur la nature environnante.

Une belle distribution

Le réalisateur originaire de Saint-Ambroise, village qui se situe dans le prolongement géologique de la rivière Péribonka où l’action de Maria Chapdelaine se déroule, ne voulait pas exacerber l’histoire d’amour entre Maria et le coureur des bois François Paradis. Il revient plutôt à l’essence même du roman, en créant une série de portraits. Son film ne repose donc pas uniquement sur les épaules de Maria Chapdelaine. « C’est le point de vue de Maria, tout tourne autour d’elle, mais ça demeure un film de groupe. […] Le titre est un peu trompeur, car c’est vraiment un portrait de famille. Le livre aurait pu s’intituler “Les printemps de Maria Chapdelaine” ou tout simplement “Les Chapdelaine” », dit Sébastien Pilote.

Son long métrage dépeint l’importance de la famille et de la communauté, du rôle très clair de chacun dans cet équilibre fragile qui permet à toutes les âmes des environs de survivre loin d’une ville et ses commodités. « Ce que je voulais surtout montrer, c’est que tout le monde travaillait. Les femmes n’étaient pas limitées aux tâches domestiques. Dans l’univers paysan, les femmes trimaient plus fort que les hommes. Elles en menaient pas mal large. » 

Samuel Chapdelaine, père de Maria, joué par un Sébastien Ricard fort et touchant, et sa femme Laura, à laquelle Hélène Florent voue toute son énergie, font partie d’un clan crédible et soudé. Et vous y trouverez d’autres visages familiers, entre autres Martin Dubreuil et Antoine Olivier Pilon. Gilbert Sicotte et Gabriel Arcand, qui tenaient les rôles principaux respectivement dans Le vendeur et Le démantèlement, films précédents du réalisateur, sont aussi de la partie.

Une Maria plus fidèle à celle du roman

Également pour revenir aux fondements du récit de Louis Hémon, Sébastien Pilote tenait à ce que l’interprète de Maria Chapdelaine ait l’âge du personnage dans le roman. « C’était un problème dans les trois autres films. De grosses vedettes ont joué Maria : Madeleine Renaud, Michèle Morgan et Carole Laure. Donc des femmes beaucoup plus matures que le personnage, qui devait avoir 16, 17 ans. » Elles étaient toutes, en effet, au début de la trentaine lorsqu’elles ont interprété ce rôle marquant.

Avec le choix judicieux de la nouvelle venue Sara Montpetit, jeune activiste environnementale qui s’est distinguée parmi plus de 1 300 candidates, Pilote s’éloigne de la version de Gilles Carle, dit le directeur général de la Cinémathèque québécoise, Marcel Jean. « Carole Laure offrait une vision moderne de ce personnage, une femme libérée des années 80. C’était le choix de Gilles, une lecture de son temps. Même si elle n’avait pas l’âge, Carole Laure a donné ce que souhaitait Gilles Carle. » 

Sara Montpetit incarne avec aplomb et retenue une Maria Chapdelaine en phase avec le récit et avec ses convictions profondes, une véritable révélation qui s’impose plus l’action du film avance. « Avec Sara Montpetit, Sébastien tente de trouver l’intention d’origine, plus proche des femmes de cette époque, un juste mélange de force et de soumission, respectant les normes sociales. Nous sommes peu habitués à ça aujourd’hui », ajoute Marcel Jean. 

L’authenticité avant tout

Le regard de Sébastien Pilote, combiné avec celui de son fidèle directeur photo Michel La Veaux, nous permet de découvrir le Saguenay—Lac-Saint-Jean d’un nouvel œil, vierge comme les forêts du récit. Le duo nous offre des plans spectaculaires, qui montrent cette région comme nous l’avions rarement vue auparavant. Pour capter toute la richesse de la lumière au moment opportun, Michel La Veaux est prêt à attendre la parfaite position du soleil, et pour maximiser la qualité d’un plan, il préfère se percher sur une grue plutôt que de tourner des images génériques à l’aide d’un drone. Il en résulte une magnifique composition, proche de la peinture.

« C’est un film qui prend son temps, très contemplatif, avec une volonté de nous montrer les lieux, très différent de la version de Gilles Carle qui était davantage à l’étroit », constate Marcel Jean, originaire lui aussi de ce beau coin de pays. L’ancien critique a été profondément touché par le long métrage de Pilote. « Sébastien n’a pas eu peur de la nudité des émotions, laissant beaucoup de place aux acteurs. C’est un film très maîtrisé, d’un cinéaste en pleine possession de ses moyens. » Et il ajoute sans hésitation : « C’est le grand film épique du cinéma québécois ! »

Le réel désir de créer cette œuvre en retrouvant la Maria d’origine transparaît dans chaque détail de l’adaptation de Sébastien Pilote. De plus, il s’est même amusé à cacher ici et là des éléments biographiques de la vie de l’auteur Louis Hémon, comme cette habitude qu’il avait de faire apparaître des bonbons dans un puits. Disposant d’un budget de plus de sept millions de dollars, le réalisateur a pu trouver ses aises. « Malgré l’ampleur du projet, c’était faisable avec les moyens que l’on a ici au Québec. Maria Chapdelaine, c’est une maison dans le bois. Nous ne tentons pas de recréer Chicago en 1920, c’est le Lac-Saint-Jean autour de 1910. » 

S’il y a un peu de Louis Hémon dans la majorité des personnages du roman, Sébastien Pilote se reconnaît beaucoup dans celui de Maria. « Dans mon choix de rester au Saguenay—Lac-Saint-Jean, de m’occuper de ma famille. Je serais prêt à tout pour mes enfants. » Le réalisateur du film Le vendeur a mis beaucoup d’amour dans son nouveau long métrage, s’inspirant aussi de ses proches, de ses souvenirs d’enfance, particulièrement des nombreuses veillées « où les gens chantaient, jasaient et jouaient aux cartes ». 

Cette nouvelle version de Maria Chapdelaine, la plus réussie d’entre toutes, évoquant à la fois Gaston Miron, John Ford et Terrence Malick, a tout pour atteindre un large public et connaître un beau succès en salle. Sébastien Pilote souhaite que chaque spectateur en fasse sa propre lecture et que le film nous habite longtemps, comme lui est encore pleinement animé par le roman de Louis Hémon.

Au cinéma partout au Québec à partir du 24 septembre 2021.

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D’entrée d’jeu, je n’étais pas intéressé à aller voir ce film, parce qu’en fait, à la fin du film, le Titanic coule. Mais le présent article m’en donne l’envie, pour les mêmes raisons que j’ai aimé Le Titanic. Il fallait être captivé par une histoire dans l’histoire. connue de toutes et de tous, de Maria Chapdelaine. Peut-être que les plus jeunes espéreront que ….. Le Titanic évite l’iceberg et ne coule pas. Mais pour ceux de ma générations, fallait ajouter quelque chose, et l’article me laisse croire que Sébastien Pilote y a réussi.

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