Revenir au temps des cathédrales

Au cœur d’une forêt allemande, des artisans fuient le monde moderne pour construire une cathédrale avec des outils et des plans du IXe siècle. Si tout se passe bien, ils prévoient terminer le chantier dans… plus de 100 ans.

Photo : Thomas Niedermueller/Getty Images

Andreas Herzog, un menuisier à la longue barbe grise et broussailleuse, agrippe un maillet et frappe 12 fois une planche de hêtre suspendue à l’horizontale par des cordes. Le son du bois frappant du bois est étonnamment métallique, un tintement clair dont l’écho rejaillit dans la canopée de la Forêt-Noire allemande, évoquant le son d’un instrument de percussion jadis utilisé dans les monastères : la simandre.

Pour les moines bénédictins du Moyen Âge, le son de la simandre marquait le début typique d’une journée de travail. Pour les 25 maîtres artisans et les 15 bénévoles de Campus Galli, il marque le début d’un autre siècle !

Ils déposent leur café, ferment leur téléphone cellulaire et se mettent au boulot. La clairière dans laquelle ils s’affairent prend vie et résonne du chant de leurs outils : tintement du burin contre la pierre, bruit sourd des haches s’abattant sur les troncs d’arbres, léger raclement du fer contre la pierre à aiguiser.

Campus Galli, en Allemagne, diffère de tous les autres sites d’histoire vivante (tels que Colonial Williamsburg, en Virginie, aux États-Unis) dans son adhésion stricte à l’authenticité de l’époque et l’incroyable audace de son objectif : construire une grande cathédrale de pierre et environ 40 autres bâtiments selon des plans du IXe siècle, en utilisant des méthodes et des matériaux médiévaux.

Une centaine d’années seront requises pour terminer ce chantier qui est sans doute l’entreprise architecturale la plus étrange et la plus ambitieuse du monde moderne.

L’église, bâtie en planches d’épinette et recouverte de bardeaux de bois (Photo : Campus Galli)

Comme dans tout musée à ciel ouvert qui se respecte, les employés sont vêtus de tenues d’époque. Ce qui n’est pas si mal, me dis-je en enfilant un pantalon de lin blanc et une tunique, de même qu’un scapulaire brun en laine comme en portaient les moines (genre de tablier qui couvre le devant et l’arrière du corps). Une cape beige enveloppe ma poitrine et mes épaules. Seules les chaussures sont inconfortables — une paire de bottes à embouts d’acier, requises par les règles européennes de sécurité au travail, qui sont l’une des rares concessions du chantier à la modernité. (Des masques de soudure, des lunettes de sécurité et les sous-vêtements de votre choix sont aussi permis.)

J’aperçois un groupe de quatre hommes qui portent des habits de type pyjama semblables au mien, sauf que les leurs sont couverts de terre. Ils s’escriment à extraire les dernières racines d’un arbre à coups de hachettes et de haches artisanales.

L’un des ouvriers est Thomas Lettenmayer, un ingénieur mécanique qui passe ses vacances annuelles à Campus Galli à titre de volontaire. Il s’acharne sur cette souche depuis deux jours, une tâche qu’une dessoucheuse moderne à essence aurait accomplie en quelques minutes. Mais son visage est illuminé d’un grand sourire, et ses trois acolytes et lui éclatent d’un rire triomphant lorsque les dernières racines cèdent enfin.

« Ici, vous pouvez avoir une meilleure vision de la vie », explique Thomas Lettenmayer lorsque je lui demande pourquoi il passe son temps libre à besogner ainsi. « Ici, vous pouvez être apaisé. »

Non loin de là, un homme trapu, maçon depuis plus de 15 ans, sculpte un bloc de grès avec un ciseau tout juste sorti du feu. Chaque coup de marteau fait voler en l’air de minimétéorites et des nuages de poussière. Jens Lautenschlager me dit qu’il aime son métier de maçon parce que son travail garde les bâtiments en vie. « Préparer une pierre, la mettre en place, c’est satisfaisant. Quand je m’en vais, la pierre reste ! »

Une illustration de ce qu’aurait été le monastère, faite en 1876 à partir de Saint-Gall.

Transformer une pierre en brique prend du temps. Les pierres utilisées sur ce chantier viennent d’une carrière située à environ 80 km de là. Elles sont transportées par camion, une inévitable concession à la technologie et aux infrastructures modernes. Au Moyen Âge, elles auraient été amenées par des charrettes tirées par des animaux. Dès leur arrivée à Campus Galli, ces pierres sont toutefois déplacées à l’aide d’anciennes méthodes, comme un brancard de bois ou une grue de roulement du même type que celles inventées à l’époque romaine, un homme marchant dans la roue centrale pour générer la force de levier.

La tâche de casser les pierres pour en faire des briques et des blocs débute alors.

Nicola Koch, une quadragénaire bénévole portant des lunettes à monture de corne, est assise sur un petit tabouret posé sur une grande dalle de grès. Elle frappe avec un marteau au sommet d’une longue barre métallique pour la ficher à la verticale dans la dalle et faire des trous dans celle-ci. Lorsque les trous sont assez profonds, elle les comble avec des cales en bois et y verse de l’eau. Le bois, imbibé d’eau, va prendre de l’expansion et fendre la dalle en deux.

Par la suite, Jens Lautenschlager mettra la touche finale au bloc ainsi créé pour s’assurer que tous ses côtés sont vraiment plats. Ce bloc sera posé dans le mur du cimetière. Des ouvriers y expérimentent différentes recettes de mortier, un genre d’essai avant d’entamer le travail plus sérieux de construction des bâtiments en pierre.

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Le plan de ce monastère porte le nom de plan de Saint-Gall parce qu’il a été conçu pour le supérieur de l’abbaye de Saint-Gall. Il a probablement été dessiné aux environs de l’an 820 par des moines du monastère bénédictin de l’île de Reichenau, dans le sud-ouest de l’Allemagne. (L’île et son abbaye sont aujourd’hui inscrites sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.)

Ce plan — finement tracé sur cinq vélins (peaux de veau) cousus ensemble — est le seul rescapé du début du Moyen Âge. Le deuxième plus vieux qui est parvenu jusqu’à nous a été dessiné 300 ans plus tard : celui du prieuré de Christ Church, à Canterbury, en Angleterre. Le plan de Saint-Gall représente donc un artéfact très précieux de cette époque.

« Le plan de Saint-Gall fait apparaître, comme sous une lentille grossissante, une image précise de toute la vie de l’époque carolingienne », a écrit Walter Horn, un expert de l’architecture de l’Empire carolingien (800-888 après Jésus-Christ). Un autre érudit a affirmé que ce document résume le IXe siècle « avec autant d’acuité que les ruines de Pompéi illustrent la vie quotidienne de la Rome impériale, figée dans un bref moment d’éternité ». Les historiens qui admirent l’ingéniosité du plan de Saint-Gall croient que les poulaillers étaient situés près des potagers afin que les jardiniers-maraîchers puissent nourrir la volaille et utiliser leurs excréments comme engrais. Les fenêtres du scriptorium étaient placées de manière à capter le maximum de lumière du jour. La boulangerie et la brasserie avaient sans doute été installées sous le même toit pour permettre de conserver des levures actives à près de 24 degrés centigrades.

Le plan du monastère, que plusieurs considèrent comme un prototype, n’a jamais été réalisé. Les vélins ont été pliés et, à leur endos, une biographie de saint Martin a été calligraphiée.

Ce n’est que 1 200 ans plus tard qu’un homme d’affaires allemand du nom de Bert Geurten a eu l’idée de construire Saint-Gall. Pour lui, Campus Galli était une manière d’honorer sa foi catholique et de laisser sa marque dans le monde avec un chantier si vaste qu’il n’en verrait pas la fin.

Et ce chantier lui survivra bel et bien. Bert Geurten y a consacré plus d’une décennie avant de mourir d’une attaque cardiaque, en 2018, à l’âge de 68 ans. Dans les faits, aucune des personnes engagées aujourd’hui dans ces travaux n’en verra l’achèvement.

Une idée comme celle de Campus Galli n’était pas facile à vendre. Et bien des endroits l’ont rejetée. C’est finalement la ville de Messkirch, dans le sud-ouest de l’Allemagne, loin des autoroutes et des industries, qui l’a adoptée, en pariant que l’entreprise stimulerait le tourisme.

Ensemble, la municipalité de Messkirch, le district rural de Sigmaringen et l’Union européenne ont investi près de quatre millions de dollars canadiens dans cette aventure. Campus Galli jouit d’un bail sur plus de 62 acres.

De 2013 à 2018, les visites annuelles de touristes y ont bondi de 36 000 à 83 000. Campus Galli n’en aura pas moins besoin de 70 000 visiteurs de plus chaque année pour se financer. Vivre au IXe siècle coûte cher lorsque vous devez payer à vos artisans des salaires concurrentiels de l’époque moderne tout en employant des cuisiniers, boutiquiers, gardiens de musée, administrateurs et gérants.

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À l’heure où des villes chinoises entières semblent sortir du sol en une fin de semaine, la vit esse d’érection de Campus Galli est infiniment lente. L’absence de machinerie ou de carburants fossiles n’est que l’une des contraintes qui ralentissent les travaux. Les artisans doivent aussi réapprendre les arts perdus de la poterie, de la maçonnerie et de la menuiserie, en plus de quantité d’autres tours de main. Ce processus de redécouverte porte d’ailleurs un nom : l’archéologie expérimentale.

Le potier, par exemple, a dû expérimenter pour trouver la consistance idéale de l’argile et la bonne température du four artisanal afin de réussir ses poteries. Le saintier (le fondeur de cloches) a dû s’y prendre à trois fois pour couler une cloche dont le cerveau (la partie supérieure) fonctionnait.

Les efforts de ces artisans leur permettront peut-être de redécouvrir d’anciennes méthodes et nous donneront une meilleure compréhension des civilisations passées que ce que nous apprennent aujourd’hui les livres et les tessons d’artéfacts. Une chose est déjà certaine : il faut beaucoup de temps pour reculer dans le temps !

Des forgerons et une cordière travaillent avec des outils et selon des méthodes datant du IXe siècle. (Photo : Thomas Niedermueller/Getty Images)
Photo : Thomas Niedermueller/Getty Images

Personne sur le chantier ne semble toutefois avoir de difficulté à s’adapter à cette lenteur. Dans le secteur de la maçonnerie, l’ambiance est au calme et à la contemplation. Seule Nicola Koch adopte un ton jubilatoire et éclate de rire, la tête rejetée en arrière, lorsque je lui demande à quoi ressemble sa vie normale. « Au bureau, je ne vois jamais le résultat de ce que je fais » , dit cette fonctionnaire dans une administration régionale. « Je reçois de nouvelles factures quotidiennement et je dois les inscrire aux livres. C’est toujours la même chose. De la paperasse que je transporte d’un côté à l’autre de mon bureau. Ici, je vois la finalité de ce que je fais. J’aime ça. »

Lors de mon séjour à Campus Galli, ils seront nombreux à me faire part de tels sentiments : désillusion quant à l’organisation moderne du travail, désir insatiable pour quelque chose de différent, envie de travailler à l’extérieur, de voir le produit de son labeur et d’apprendre chaque jour quelque chose de nouveau. « De nos jours, les menuisiers travaillent avec des ordinateurs et des machines, pas avec leurs mains », souligne Hannes Napierala, archéologue et directeur de Campus Galli. « Ce n’est pas ce qu’ils voulaient à l’origine lorsqu’ils ont choisi leur profession. Campus Galli leur permet de retourner aux racines de leur métier. »

Les travaux de Campus Galli ont débuté il y a sept ans et les artisans sont les premiers à admettre qu’ils ne font que commencer.

À ce jour, on ne trouve sur le chantier qu’un clocher en bois, quelques jardins et 16 ateliers pour les artisans, simplement protégés par un toit. Le bâtiment le plus impressionnant est l’église en bois, érigée de manière à être le point central provisoire des lieux.

Avec son toit pentu recouvert de bardeaux taillés à la main et sa haute charpente de belles planches d’épinette au ton pâle encore épargné par les éléments, l’église est la première construction réalisée pour sa beauté et non pour son utilité.

J’y pénètre lentement. Sous mes pieds, la pierre est glaciale. L’intérieur est sombre, à peine éclairé par des rayons du soleil qui filtrent à travers trois fenêtres rondes dépourvues de vitres. Des particules de poussière flottent autour de colonnes de bois finement décorées. Dans un coin, un charpentier aiguise tranquillement sa hache.

J’en ai la chair de poule. J’éprouve peut-être pour la première fois, dans une église, le sentiment de ce que peut représenter le sacré. Une part de moi est consciente du caractère unique de ce que je vois. Chaque pouce carré de cette construction est l’œuvre de mains et d’esprits humains. Rien n’a été fabriqué par des machines ou des ordinateurs. Cet endroit, me dis-je alors, n’est pas un monument à la gloire de Dieu. C’est un temple à la gloire de l’artisanat.

Tout comme les anciens monastères ont préservé les lumières de la civilisation durant les années noires du Moyen Âge, un endroit comme Campus Galli nous rappelle à tous, en cette époque d’automatisation où l’artisanat se meurt, la joie du travail bien fait.

(La version originale de cet article a été publiée dans Smithsonian.)